Compte rendu du livre :
The Mirage of a Space
Between Nature and Nurture,d'Evelyn Fox Keller,
Duke University Press, 2010.Le débat sur l'inné et l'acquis est intrigant. Sommes-nous le produit de nos gènes (censés définir notre nature) ou de notre environnement ? Voilà une question sur laquelle domine un vague consensus : la réponse serait que nous ne relevons ni de nos gènes seuls ni de notre environnement seul, mais des deux à la fois. Néanmoins, comme s'il y avait toujours matière à faire pencher la balance d'un côté ou de l'autre, cette question ne cesse de réapparaître. Or, pour la philosophe et historienne des sciences Evelyn Fox Keller, cette situation reflèterait une grande confusion conceptuelle.
D'abord, côté histoire, Fox Keller rappelle que c'est Francis Galton, le cousin de Charles Darwin, qui est le premier à faire de « l'inné » et de « l'acquis » deux types de causes, chacune pouvant avoir une contribution quantifiable dans la formation d'un trait d'anatomie ou de personnalité. Ensuite, côté science, elle souligne que la biologie moderne a mis en cause le bien fondé de cette approche. Enfin, côté philosophie, elle s'applique à montrer comment la confusion se perpétue par manque de rigueur dans l'utilisation des concepts de la biologie. Regardons cela.
Une approche typique de ce débat est celle, par exemple, qui consiste à s'interroger sur la part du QI hérité vis-à-vis de celle qui vient de l'environnement. Autrement dit, dans l'intelligence des enfants, quelle part provient des gènes des parents, et quelle part provient des livres que ces derniers leur ont fait lire ? Pour Fox Keller, cette interrogation est aussi vaine que d'essayer de distinguer, dans le son du tambour, la part qui provient du percussionniste de celle qui provient de l'instrument ! Une façon de sortir de cette impasse où nous plonge ce type d'interrogation consisterait donc à ne plus chercher à distinguer le rôle des gènes de celui de l'environnement, puisqu'il est manifeste que l'action des premiers dépend du second. Ce serait un bon début, estime Fox Keller, mais pas suffisant pour dissiper toutes les confusions.
Par exemple, il est évident que l'adresse qui est écrite sur une enveloppe joue un rôle déterminant quant à sa destination, mais n'a pas grand-chose à voir avec la façon dont l'enveloppe y arrive. Pourtant, en génétique, on confond très souvent ce qui est responsable de la formation d'un trait (les yeux, par exemple) et ce qui génère une différence dans la façon dont ce trait apparaît (leur couleur, par exemple). Le risque de confusion entre ces deux façons d'hériter est d'autant plus grand que les observations sont presque toujours d'ordre statistique. Par exemple, imaginons que l'on observe davantage d'enfants timides issus de parents eux-mêmes timides. La tendance est de conclure que la timidité à été transmise génétiquement des parents aux enfants. Pourtant, ces enfants pourraient simplement avoir hérité d'une difficulté à parler qui, dans un contexte social donné, se serait transformée en timidité. Il est donc indu, comme cela est très souvent fait, de passer d'une mesure de l'héritabilité d'un trait donné dans une population à une affirmation concernant la contribution génétique des parents à ce trait.
Pas de doute que, dans ce débat souvent controversé, ces clarifications sont salutaires. Impliquent-elles qu'il n'y ait plus à s'interroger sur le rôle des gènes ou de l'environnement dans le développement des individus ? Non, estime Fox Keller, il faut juste changer de question : non plus se demander quelle part des gènes et de l'environnement est responsable d'un trait, mais à quel point un trait est malléable à un âge donné et quels facteurs l'affectent. De quoi repenser intelligemment l'éducation…Thomas Lepeltier, Sciences Humaines, 226, mai 2011.
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