Ce n’est pas l’humain qui a inventé l’informatique, c’est l’informatique qui a créé l’humain. Ainsi pourrait se résumer la thèse du philosophe Mark Alizart dans ce livre de métaphysique computationnelle. Comme toute affirmation osée, elle peut dérouter. Mais cet exercice philosophique de haute voltige mérite le détour. Tout part d’une idée développée par certains théoriciens de la physique et même par quelques biologistes : derrière la matière, qu’elle soit inerte ou vivante, il y a de l’information. L’informatique ne serait donc pas seulement un outil qui traite les données que nous lui soumettons. Elle donnerait forme à la matière, réduite à son niveau le plus élémentaire ; ou, pour le dire autrement, elle ordonnerait le monde. D’ailleurs, le mot « ordinateur » trouve son origine chez les théologiens qui s’en servaient pour décrire la qualité ordonnatrice du divin : Deus Ordinator.
En retraçant la généalogie de l’informatique, depuis la première machine à calculer de Pascal jusqu’à Internet en passant par la cybernétique, l’auteur montre ainsi comment le développement de l’ordinateur éclaire les grandes questions de la métaphysique et de la théologie. En particulier, il s’attache longuement à montrer comment la philosophie de l’esprit de Hegel se réalise dans l’informatique. Rappelons que, pour le philosophe d’Iéna, le monde évoluait en vue de se penser lui-même. Or l’informatique est à la fois issue de la matière et en route pour penser le monde, dans la mesure – nous dit l’auteur – où l’ordinateur de demain pensera et le fera même de mieux en mieux, jusqu’à arriver à penser ce qui l’a fait advenir. Du coup, M. Alizart avance que « le philosophe doit se faire informaticien et se mettre à construire des machines afin que cet univers qui veut, à travers lui, prendre conscience de lui-même, puisse le faire ».
Cela veut-il dire qu’une nouvelle spiritualité nourrie de codes informatiques est appelée à se développer ? Mystère ! En tout cas, il est certain que l’auteur réussit à montrer que l’informatique peut donner à penser…
Thomas Lepeltier,
Sciences Humaines,
292, mai 2017.
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