L’univers livresque
de Thomas Lepeltier
baggini-freedom-regained
Compte rendu du livre :
 
Freedom Regained.
The Possibility of Free Will,
de Julian Baggini,
Granta, 2015.

Le libre arbitre est difficile à penser. Si tout a une cause, que peut représenter un acte libre ? Chaque action ne résulte-t-elle pas inéluctablement de ce qui précède ? Notre sentiment de jouir d’un pouvoir de décision pourrait donc n’être qu’une illusion. Ce scepticisme très classique a d’ailleurs paru confirmé ces dernières décennies par des expériences de neurosciences, notamment celles inaugurées par Benjamin Libet. Dans les années 1980, ce chercheur a en effet montré que l’activité cérébrale caractéristique d’une action se manifeste avant que les individus ne soient conscients de leur décision. Cette observation renforça la thèse que la conscience n’est qu’un épiphénomène et non l’instance responsable de notre action. Largement répétées depuis, ces expériences ont, selon certains philosophes et psychologues, sonné le glas du libre arbitre.

Mais, pour Julian Baggini, ces prétendues réfutations de notre liberté sont bâties sur des confusions. En particulier, ce philosophe fait remarquer que l’absence de détermination ne correspond pas à une idée de la liberté qui fait sens. En effet, comment une décision aléatoire pourrait-elle être considérée comme libre ? Agir librement, c’est faire ce que l’on veut, non agir au hasard. Quant aux expériences de Libet, elles indiquent juste que la conscience d’une intention est sous-tendue par une activité neuronale. Mais qu’y a-t-il d’étrange à cela ? Ne serait-il pas plus surprenant de découvrir que la conscience n’est précédée d’aucune activité cérébrale ? Qui plus est, ces expériences n’infirment pas l’impression que nos croyances et idées ont un pouvoir causal. Par exemple, c’est bien l’information qu’il y a une grève du métro qui m’incite à sortir mon vélo pour me rendre au travail. Bien sûr, les sceptiques peuvent avancer que ce pouvoir de l’esprit n’est pas observable directement : dans un cerveau, on ne voit que des neurones et signaux électriques, voire des éléments matériels plus petits, dont chaque comportement est causé par un évènement matériel, lui-même causé par un événement matériel, et ainsi de suite. Mais Baggini dénonce le réductionnisme sous-jacent à ce scepticisme : ce n’est pas parce qu’un phénomène se produisant à une certaine échelle ne peut pas s’expliquer quand on se place à une échelle inférieure que ce phénomène n’existe pas. Cela ne veut pas dire que le pouvoir causal des idées et croyances fait de nous des marionnettes. Baggini rappelle que, si elles nous forcent parfois à agir, elles rencontrent aussi de la résistance de notre part. C’est pour cette raison que l’on ne change pas toujours d’idée ou de croyance du jour au lendemain. Autant la difficulté que la facilité que l’on éprouve à penser autrement que l’on pense ne témoignent donc pas d’une absence de liberté. Être libre, c’est simplement avoir les moyens d’exprimer ou d’évaluer ce que l’on est et ce que l’on pense.

Cette clarification du concept de liberté permet à Baggini de montrer que la distinction très courante entre liberté métaphysique (celle qui s’exprime dans le libre arbitre) et liberté politique n’est pas pertinente. Même si nos actions ne sont que des intermédiaires dans une longue chaine causale qui remonte à l’origine de l’univers, elles peuvent, si elles ne sont pas contrariées de notre point de vue, contribuer à changer l’ordre des choses qui nous est extérieur. En ce sens, être libre, c’est pouvoir agir sur le monde pour qu’il soit plus en accord avec ce que nous sommes et avec ce que nous pensons. Chemin faisant, Baggini nous laisse ainsi entrevoir une idée de la liberté qui pourrait faire sens. C’est bien le mérite de ce livre très accessible.

Thomas Lepeltier,
Sciences Humaines, 278, février 2016.


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Autres livres à signaler :

— John Gray, The Soul of the Marionette. A Short Enquiry into Human Freedom, Penguin Books, 2015.

— Alfred R. Mele, Free. Why Science Hasn’t Disproved Free Will, Oxford University Press, 2014.