En 2005, aux États-Unis, un homme voulut avoir un rapport sexuel avec un étalon, dans le rôle que l’on dit parfois « passif ». Mal lui en prit : en raison des mensurations avantageuses de l’animal, il en mourut. Cette mésaventure provoqua une certaine indignation dans la région. La stupéfaction fut d’autant plus grande que l’on se rendit compte que ce genre de relations sexuelles n’avaient rien d’illégal. La loi réprimait bien toute maltraitance animale ; mais dans cette histoire aucun animal n’avait été maltraité. Des politiciens s’activèrent donc pour légiférer contre ce genre de pratiques. La démarche se heurta toutefois à un problème imprévu, car il fallait pouvoir distinguer ces relations des pratiques d’insémination artificielle dans le cadre de l’élevage, où il faut s’introduire dans les parties intimes des femelles. Bien sûr, dans un cas, la motivation est d’ordre libidinal alors que, dans l’autre, elle est d’ordre économique. Mais cette distinction impliqua que la loi dut spécifier qu’un contact à caractère sexuel avec un animal est interdit uniquement s’il a pour finalité le plaisir.
Cette histoire sert de point de départ à l’étude de l’historienne Joanna Bourke sur ce qu’il était d’usage d’appeler la bestialité et que l’on désigne de nos jours par le terme de zoophilie. Un des premiers paradoxes qu’elle fait remarquer est que le sujet fascine tout en étant tabou. On le retrouve ainsi très souvent dans les mythologies, l’art et la littérature, mais le moindre soupçon de passage à l’acte suscite une très forte réprobation. De même, l’auteure fait remarquer que les animaux de compagnie ont envahi la sphère de l’intime : ils dorment souvent dans le lit de leur compagnon humain, ils sont l’objet de tendres caresses, ils se font embrasser et sont autorisés à lécher leurs maîtres, etc. Toutefois, ces attouchements sont censés ne jamais s’étendre aux organes sexuels. Il y a ainsi des caresses autorisées et des caresses interdites. D’où l’embarras que cause un chien en chaleur qui vient se frotter aux jambes des convives.
Bien sûr, l’auteure signale clairement que la plupart des actes de zoophilie relèvent de la maltraitance animale et doivent être condamnés en tant que tel. Mais, en passant en revue les enquêtes, les analyses et les témoignages sur cette pratique, son livre soulève plein de questions délicates. Par exemple, pourquoi des relations sexuelles entre un humain et un animal devraient-elles être proscrites si l’un et l’autre y trouvent du plaisir ? Peut-on considérer qu’un animal puisse être consentant à une relation sexuelle avec un humain, voire qu’il puisse l’initier ? Peut-il y avoir des crimes sexuels sans victime ? Le caractère choquant d’une activité est-il suffisant pour la condamner légalement ? L’attirance envers les animaux devrait-elle être reconnue comme une orientation sexuelle comme une autre ? Et ainsi de suite. Sur ces questions scabreuses, le livre ne prend pas position, mais a le grand mérite de nous inciter à nous interroger sur notre rapport à la morale, à la sexualité et aux animaux.
Thomas Lepeltier,
Sciences Humaines,
339, août-septembre 2021.
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