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Compte rendu du livre :

Free Radicals.
The Secret Anarchy of Science,

de Michael Brooks,

Profile Books, 2011.
anarchy of science

       Voici plusieurs décennies que des historiens, des sociologues et des philosophes cherchent à déconstruire une image idéalisée des pratiques scientifiques. La conclusion qui semble s'imposer de ces travaux est que les grands savants ne sont pas forcément ces esprits rationnels, objectifs et intègres qu'ils prétendent être. Quant à leur soi-disant « méthode scientifique », censée exemplifier ces vertus, elle serait introuvable pour qui les regarde travailler de près. Malgré cette remise en cause, l'image idéalisée de la science perdure de nos jours, notamment parce que nombre de scientifiques continuent de se présenter comme des modèles de rigueur et d'objectivité. Pour Michael Brooks, il est temps d'en finir avec cette image auto-promotionnelle dissimulant ce que sont vraiment les grands scientifiques, à savoir des individus passionnés, partisans et jusqu'au-boutistes. Quant à l'évocation de la méthode scientifique, elle ne serait que poudre aux yeux. Peu de chercheurs en effet s'embarrasseraient de règles quand il s'agit de faire une découverte majeure et de passer à la postérité. Du coup, pour Brooks, il paraît important de rappeler que les scientifiques sont, sans s'en rendre compte eux-mêmes, des anarchistes du savoir, prêts à presque tout pour réussir.
       Pour redonner du crédit à cette thèse, déjà formulée par le philosophe Paul Feyerabend, Brooks apporte mille exemples. D'où tirer son inspiration ? Pour certains scientifiques, c'est d'un rêve ou d'une prise de drogue. Et dans certains cas, ça marche ! Un certain Kary Mullis a ainsi obtenu le prix Nobel de chimie en 1993 pour une découverte qu'il n'aurait pas faite, selon ses dires, s'il n'avait pas été sous l'emprise de LSD. Pour d'autres, Dieu est un stimulant plus efficace. Au XIXe siècle, Michael Faraday alla ainsi chercher dans la Bible ses idées pour comprendre l'électromagnétisme. Comment emporter l'adhésion de ses pairs ? En manipulant ses calculs, par exemple, pour qu'ils correspondent mieux aux données expérimentales. C'est ce que fit Isaac Newton. D'autres suppriment des données d'observation qui ne s'accordent pas avec leur théorie. Une autre méthode consiste à discréditer ses concurrents en les dénigrant systématiquement. Comment atteindre la notoriété ? Tout simplement en usant de son autorité. C'est ce que fit William Shockley. Bien que n'ayant pas contribué à la découverte du transistor, il fit en sorte que son nom apparaisse toujours à côté de ceux des deux inventeurs qui travaillaient sous sa direction. Il finit ainsi par partager avec eux un prix Nobel de physique en 1956. De même, une forte personnalité peut réussir à s'imposer en utilisant des méthodes dignes du marketing. C'est ce que fit Stanley Prusiner pour les « prions » censés être responsables de la maladie de Creutzfeld-Jakob. On ne sait toujours pas s'ils existent, mais Prusiner a obtenu le prix Nobel de médecine en 1997 pour leur « découverte ». Et ainsi de suite.
       Cette remise en cause de l'existence d'une éthique et d'une méthode scientifiques ne conduit pas Brooks à dénigrer la science. Il estime en effet que les scientifiques qui ont fait de grandes découvertes ne les ont pas faites en dépit de leur passion, partialité, irrévérence, etc., mais grâce à ces aspects si humains de leur personnalité. À ses yeux, il est donc temps de célébrer l'anarchie de la science, plutôt que de continuer à la nier. Cet appel sera-t-il entendu par les scientifiques ? On peut en douter. Ce qui n'enlève rien à l'intérêt de ce livre roboratif qui a le mérite de soulever d'épineuses questions sur l'éthique de la science.

Thomas Lepeltier, Sciences Humaines, 233, janvier 2012.

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