L’univers livresque
de Thomas Lepeltier
carens-ethics-of-immigration
Compte rendu du livre :
 
The Ethics of Immigration,
de Joseph H. Carens,
Oxford University Press, 2014.

Êtes-vous sûr d’être démocrate ? Si c’est le cas, vous devriez être en faveur de l’ouverture des frontières. Telle est la thèse que défend ici Joseph Carens. Partant du fait que la liberté de mouvement à l’intérieur d’un pays est un droit fondamental en démocratie, ce politologue tente en effet de montrer que, en imposant des contrôles à leurs frontières, les États démocratiques violent leurs propres valeurs de liberté et d’égalité. D’ailleurs, Carens n’hésite pas à comparer la citoyenneté des démocraties occidentales au système des classes dans la féodalité. Être né citoyen d’un riche pays d’Europe ou d’Amérique du Nord permet d’hériter un statut conférant de grands privilèges, à l’instar de ce qui se passait jadis quand on naissait au sein de la noblesse. Inversement, naître dans un pays pauvre d’Afrique ou d’Asie serait comme naître au sein de la paysannerie à l’époque médiévale. Mais si, au nom des valeurs démocratiques, l’origine familiale ne peut conférer aucun statut privilégié, pourquoi accepter que l’origine géographique en confère ?

Inutile de dire que cette thèse va à contre-courant de la pensée dominante. Aussi Carens avance-t-il méthodiquement dans son argumentation pour parer à toutes les objections possibles. Il accepte ainsi de commencer son ouvrage en se plaçant dans le cadre de la position conventionnelle, selon laquelle les États ont légitiment le droit de limiter l’entrée sur leur territoire. Cela lui permet de montrer que, même dans ce cas, les valeurs démocratiques imposent des contraintes à ce pouvoir discrétionnaire. Notamment, Carens montre qu’interdire à un étranger de participer à la vie politique d’un pays, quand il y vit légalement depuis des années, va à l’encontre des valeurs démocratiques. Pour la même raison, il serait illégitime de ne pas accorder à cet étranger les mêmes droits que ceux dont bénéficient les citoyens de ce pays. Ce qui implique que, in fine, toute personne vivant dans un pays pendant plusieurs années devrait avoir le droit d’en devenir un citoyen à part entière.

Après avoir réglé cette question des droits et du statut des immigrés légaux, Carens se tourne vers celle de l’admission des étrangers. Là aussi, les valeurs démocratiques imposent des contraintes. Par exemple, il est déjà évident que les États démocratiques ne peuvent interdire l’entrée sur leur territoire à des personnes sous prétexte de leur race, religion ou orientation sexuelle. Le rappel de cette position, finalement assez consensuelle, est la dernière étape qui permet à l’auteur de remettre en cause la prétendue légitimité du contrôle des frontières. De fait, si on ne peut interdire à une personne d’entrer dans un pays en raison, par exemple, de sa religion, quelle justification démocratique y aurait-il derrière une exclusion qui se ferait sur la base de la simple appartenance à tel ou tel autre pays ?

Très brièvement résumés, voilà les arguments qui amènent Carens à soutenir que les valeurs de la démocratie conduisent à l’ouverture des frontières. Se voulant réaliste, il imagine bien que, comme jadis les membres de la noblesse, les citoyens des démocraties modernes ne vont pas arrêter de défendre leurs privilèges du jour au lendemain. Il est également prêt à reconnaître que l’on peut, dans certaines circonstances exceptionnelles, surseoir à cette ouverture des frontières. Mais, à ses yeux, ces difficultés ne sont pas une raison pour ne pas promouvoir cette politique, du moins si on se prétend démocrate…

Thomas Lepeltier,
Sciences Humaines, 275, novembre 2015.


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Autres livres à signaler :

— Ayelet Shachar, The Birthright Lottery. Citizenship and Global Inequality, Harvard University Press, 2009.

— Christopher Heath Wellman et Phillip Cole, Debating the Ethics of Immigration. Is There a Right to Exclude ?, Oxford University Press, 2011.

— Margaret Moore, A Political Theory of Territory, Oxford University Press, 2015.