L’univers livresque
de Thomas Lepeltier
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Compte rendu du livre :
 
Hacking the Code of Life.
How Gene Editing Will Rewrite Our Futures,
de Nessa Carey,
Icon Books, 2019.

Le prix Nobel de chimie 2020 a été attribué à Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna pour avoir découvert en 2012 une technique très efficace de modification du génome, appelée Crispr. En France, de nombreuses personnalités politiques se sont félicitées du fait que la première était française, oubliant qu’elle a fait toute sa carrière à l’étranger. Tout aussi ironique est le fait que la découverte qui a valu cette récompense à ces deux biochimistes est difficile à mettre en œuvre dans notre pays, quand elle n’est pas interdite. La législation – globalement soutenue par l’opinion publique – restreint en effet très fortement l’exploitation et la commercialisation des organismes génétiquement modifiés (ou OGM). Le monde de la recherche entre ainsi en collision avec une bonne partie de la société. Dans ce contexte tendu, le livre de la biologiste Nessa Carey offre une mise au point très claire des spécificités de cette nouvelle façon de réécrire le code génétique du vivant.

L’intérêt de Crispr est d’être une technique de modification du génome plus facile à mettre en œuvre, moins chère et plus précise que les précédentes. Pour Carey, ce sont autant de raisons d’encourager la culture de plantes OGM. Suivant les modifications apportées à leur génome, elles peuvent être rendues plus résistantes aux aléas du climat ou aux parasites et plus riches sur le plan nutritionnel. Par exemple, le riz doré a eu son génome modifié pour produire du bêta-carotène qui est converti en vitamine A quand il est mangé. Or, dans le monde, chaque année, des centaines de milliers d’enfants deviennent aveugles et la moitié d’entre eux meurent un an plus tard, en raison d’un déficit en vitamine A. Le riz doré permettrait d’éviter ce drame, mais il n’a pu être distribué à cause de l’opposition aux OGM. Pour Carey, si la peur des OGM était déjà peu fondée avant Crispr, elle l’est encore moins maintenant. La précision de cette technique permet en effet un bien meilleur contrôle des modifications du génome : il n’y a donc aucune raison que les plantes OGM soient plus dangereuses que n’importe quelle autre plante qui ne cesse de muter naturellement.

Là où le débat devient plus complexe, c’est quand Crispr est envisagée pour modifier le génome des animaux. Par exemple, grâce à cette technique, il semble possible d’éliminer les moustiques porteurs de la malaria, laquelle cause près d’un demi-million de morts chaque année. La méthode consiste à opérer une modification sur quelques mâles qui se diffuserait à l’ensemble de la population et rendrait stériles leurs progénitures femelles. Une espèce de moustiques disparaîtrait, mais la malaria serait éliminée. Tout en restant prudente, Casey suggère que le jeu en vaut peut-être la chandelle. Concernant les humains, des thérapies génétiques sont déjà en œuvre pour traiter des individus atteints de certaines maladies. Mais il est maintenant question d’effectuer des modifications héritables. Tout risque de transmission de ces maladies serait ainsi éliminé. Là aussi, l’auteure se montre prudente, mais ne s’oppose pas à cette éventualité. Elle conteste toutefois l’idée que l’on puisse bientôt faire naître des bébés à la carte, parce que la plupart des traits dont on pourrait vouloir favoriser le développement sont influencés par un trop grand nombre de gènes. Elle laisse quand même entendre que l’avenir s’annonce riche, si ce n’est de nombreuses possibilités de modifier la flore et la faune, du moins de débats à ce sujet. Il vaut donc mieux commencer à y réfléchir sérieusement comme son livre nous permet de le faire.

Thomas Lepeltier,
Sciences Humaines, 334, mars 2021.


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