L’idée que la science puisse dire le vrai est une invention récente. On ne la rencontre pas avant les années 1800, pour la simple et bonne raison que, auparavant, « la science » n’existait pas. Selon l’historien Guillaume Carnino, ce n’est en effet qu’au xixe siècle que des pratiques distinctes ont été subsumées sous ce vocable de science au singulier. L’invention de la science dont il est question dans ce livre ne se réfère donc pas à la façon dont des savants étudiant la nature auraient inventé la science moderne, mais à la manière dont ce vocable de science a émergé et à ce qu’il a représenté au cours de ce xixe siècle. Pour mettre en évidence cette constitution progressive de l’idée de science, l’auteur s’attache notamment à montrer comment Galilée n’est que tardivement apparu comme le fondateur de ce qu’on appelle encore au début du xixe siècle la philosophie naturelle et comment il en est venu à incarner vers le milieu du siècle la science même. Ce n’est d’ailleurs qu’à partir des années 1860 que les démêlés du savant toscan avec l’Église sont interprétés d’une façon qui contribue à faire naître l’idée que la science et la religion sont par nature et de tous temps en conflit.
Une autre grande idée associée à cette jeune notion de science est celle de son autonomie. La science serait par excellence une activité désintéressée. Or l’auteur montre comment cette idée d’une « science pure » naît paradoxalement au moment même où les activités dites scientifiques sont indissociables de considérations financières. L’invention de « la science » serait d’ailleurs consubstantielle au développement industriel. De la même manière, l’auteur montre comment la iiie République va s’auréoler du prestige d’une science qui se met à représenter l’autorité absolue, de sorte que dans ce régime démocratique le peuple va perdre tout droit de contestation du savoir des experts. Ainsi, chemin faisant, il apparaît que cet ouvrage n’est pas qu’une simple histoire du vocable de science. Il est aussi une stimulante histoire politique de toute référence à « la science ». Faire la généalogie de cette notion est en effet pour l’auteur une façon de se déprendre de son aura quasi religieuse, qui perdure encore de nos jours. Comme il l’écrit en conclusion : « Exposer le jeu de dupes ayant accouché de la science, c’est donc essayer d’œuvrer contre l’accaparement des savoirs et des techniques à l’origine de la dépossession politique contemporaine. » Vaste programme…
Thomas Lepeltier, octobre 2015.
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