De nos jours, les débats pour savoir s’il faut ou non accorder des droits aux animaux se multiplient. Mais la question posée est maladroite puisque les animaux ont déjà des droits. Par exemple, en France, le propriétaire d’un chien n’a pas le droit de le maltraiter. Cette interdiction signifie bien que la juridiction de ce pays reconnaît que cet animal a une valeur intrinsèque et que, pour cette raison, il doit bénéficier d’une certaine protection. Dès lors, dans tous ces débats, la question à se poser devrait plutôt être quels droits faut-il accorder aux animaux et, notamment, faut-il dépasser la sphère strictement juridique pour leur accorder des droits politiques ? Cette dernière interrogation pourrait surprendre tant on a l’habitude de considérer que les animaux ne relèvent pas du politique. Comment pourrait-on, par exemple, donner le droit de vote à un chien ? Pourtant, comme le montre le politologue Alasdair Cochrane dans ce livre, il est difficile de respecter des individus ayant une valeur intrinsèque sans leur accorder certains droits politiques.
Pour mieux respecter les animaux, Cochrane commence par se demander s’il ne suffirait pas de renforcer l’appareil juridique les protégeant. Des lois plus strictes seraient bienvenues ; elles ne seraient toutefois pas suffisantes, fait-il remarquer, puisque les lois qui protègent les intérêts fondamentaux des animaux mais qui entrent en conflit avec des droits humains sont peu contraignantes. Par exemple, l’actuelle loi qui stipule qu’il est interdit de tuer un animal sans nécessité n’a, à ce jour, jamais permis de restreindre la liberté d’entreprise des éleveurs. Dès lors, pour respecter la valeur intrinsèque des animaux, ne faudrait-il pas aller jusqu’à inscrire dans la Constitution que l’État a le devoir de les protéger ? Mais, là encore, dans les États où c’est déjà le cas, les intérêts humains, même relativement triviaux, passent toujours avant ceux des animaux. Par exemple, dans ces États, une telle obligation n’est pas suffisante pour mettre un terme à nombre de pratiques cruelles (comme le broyage des poussins mâles dans l’industrie des œufs), si elles ont des justifications économiques. Aussi Cochrane estime-t-il que, pour respecter la valeur intrinsèque des animaux, il est nécessaire de les reconnaître comme des personnes, au sens juridique du terme. En outre, étant donné que les animaux, à l’instar des humains, n’ont pas uniquement un intérêt à ne pas être maltraités, mais aussi un intérêt à vivre dans de relativement bonnes conditions, Cochrane avance également qu’il est nécessaire de les considérer comme des membres à part entière de la société dans laquelle ils vivent. Ce statut implique que l’État devrait, dans la mesure de ses moyens et en fonction de leurs intérêts respectifs, se soucier de leur bien-être. Bien sûr, les animaux ne peuvent pas prendre part directement au jeu démocratique. Mais Cochrane imagine des structures institutionnelles grâce auxquelles leurs intérêts seraient défendus par voie de représentation.
Il ne fait pas de doute que cette forme de citoyenneté des animaux ne correspond pas à la façon dont ils sont traités de nos jours. En même temps, il y a quasi consensus pour considérer qu’ils ont une valeur intrinsèque. En cherchant à montrer que l’attribution de ce statut politique est le seul moyen d’être cohérent avec cette idée que l’on a des animaux, Cochrane tente finalement de nous dire comment la société pourrait être en accord avec ses propres valeurs. Reste à savoir si elle le veut vraiment…
Thomas Lepeltier, janvier 2020.
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