Compte rendu du livre :
Cracked .
Why Psychiatry Is Doing More Harm Than Good,de James Davies,
Icon Books, 2013.La psychiatrie est une faillite intellectuelle, quand elle n’est pas une escroquerie. Telle est la conclusion de l’anthropologue de la médecine James Davies à l’issue d’une enquête menée au sein des institutions de recherche sur les maladies mentales, auprès des psychiatres et, autant que faire se peut, du côté de la discrète et très lucrative industrie pharmaceutique qui leur fournit des médicaments. L’analyse est précise, sans concession et rondement bien menée.
Davies commence par montrer que les catégories de désordres psychologiques et de maladies mentales auxquelles font référence les psychiatres sont des constructions arbitraires, qui ne correspondent à aucun problème de comportement ou d’état d’âme bien défini, et ne renvoient à aucune caractéristique physiologique bien précise. Notamment, il démonte la façon dont le célèbre manuel de psychiatrie américain, le DSM, est élaboré. Non seulement cet ouvrage de référence manquerait totalement de rigueur dans sa manière de désigner les troubles psychologiques et reposerait sur des études épidémiologiques contestables d’un point de vue méthodologique, mais il aurait aussi le tort d’augmenter indument, au fur et à mesure de ses rééditions, le nombre de nos comportements et ressentis considérés comme relevant de problèmes psychiques exigeant traitement. Mettant ainsi de plus en plus d’individus sous la coupe de la psychiatrie, les laissant croire qu’ils souffrent d’une quelconque pathologie ou défaillance mentale, le DSM favoriserait la mise en place d’un formidable marché pour les traitements médicamenteux, en particulier pour les antidépresseurs et les neuroleptiques. Le grand problème est que ces médicaments ne marchent pas, du moins pas comme la plupart des personnes le pensent. L’auteur montre en effet que leurs résultats ne sont pas plus probants que celui de placebos et qu’ils peuvent avoir des effets secondaires délétères. D’ailleurs, comment pourraient-ils venir corriger des perturbations physiologiques responsables de troubles psychiques si aucune de ces perturbations n’a été identifiée ?
Ces informations sont bien sûr peu connues par ceux qui vont consulter. Mais elles sont également ignorées par beaucoup de praticiens. L’auteur montre en effet comment l’industrie pharmaceutique est devenue experte en désinformation : elle dissimulerait les résultats négatifs, sélectionnerait les résultats qui l’arrangent, et orchestrerait de très couteuses campagnes de publicité pour promouvoir les études qui vont dans le sens de ses intérêts financiers, c’est-à-dire celles qui semblent attester quelques propriétés curatives aux médicaments qu’elle commercialise. On peut bien sûr s’étonner que le milieu scientifique se laisse ainsi aller à véhiculer des informations partiales, si ce n’est fausses. Mais l’auteur montre bien, là encore, comment ce système de manipulation de l’information a pu se mettre en place insidieusement par le fait qu’une grande quantité de chercheurs et de praticiens ont perdu leur sens critique devant les généreux financements de l’industrie pharmaceutique.
Au regard de l’ampleur des sujets abordés par cet ouvrage, d’aucuns pourront lui reprocher ici ou là quelques approximations ou exagérations. Mais nul doute que les débats qu’il pourrait susciter sont bienvenus. Face à l’inflation du nombre de personnes qui se font diagnostiquer des troubles psychiques et auxquelles on prescrit des médicaments, n’est-il pas urgent de s’interroger sur les prétentions étiologiques et curatives de la psychiatrie ?Thomas Lepeltier, Sciences Humaines, 261, juillet 2014.
Pour acheter ce livre : Amazon.fr
![]()
Autres livres à signaler :
— Irving Kirsch, The Emperor’s New Drugs. Exploding the Antidepressant Myth, Bodley Head, 2009.
— Robert Whitaker, Anatomy of an Epidemic. Magic Bullets, Psychiatric Drugs, and the Astonishing Rise of Mental Illness in America
, Crown Publishers, 2010.