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Compte rendu du livre :

L'Institution sociale de l'esprit.
Nouvelles approches de la raison,

de Jean De Munck,

PUF (L'interrogation philosophique), 1999.

      La rationalité fait partie de ces notions que l'on évoque souvent sans trop savoir ce qu'elles représentent. Suis-je rationnel quand j'utilise des concepts bien définis et quand je les articule suivant des règles de raisonnement bien codifiées ? Répondre par l'affirmative serait méconnaître l'absence de frontières très nettes entre les concepts eux-mêmes et reviendrait à reléguer toute innovation méthodologique du côté de l'irrationnel. Une telle rationalité serait donc stérile. C'est pourquoi, en présentant de façon critique certaines conceptions contemporaines de la raison, Jean De Munck défend ici l'idée que la rationalité reposerait en partie sur des procédures analogiques et qu'elle ne se réduirait pas à l'enchaînement de règles a priori. Cela l'amène à dénoncer toute conception atemporelle de la rationalité et à souligner sa dimension collective et institutionnelle. En somme, l'auteur soutient qu'on ne pense pas uniquement dans sa tête et que la raison n'est pas une compétence décontextualisée qui ferait de l'esprit une sorte de centre de calcul.
      Cette approche s'appuie sur l'idée que les concepts ne peuvent être définis par des critères nécessaires et suffisants : l'auteur souligne en effet qu'un concept est plutôt appréhendé à partir d'un prototype — c'est-à-dire à partir d'un exemplaire évocateur (ex. : lion pour fauve) — et ne s'applique à un objet qu'en fonction des « ressemblances de famille » que l'on établit avec ce prototype. Aussi comprend-on pourquoi la métaphore est « le moteur des enchaînements discursifs » et comment l'imprévu peut être conceptualisé. Une telle approche ne réduit pas pour autant la rationalité à une sorte d'intuition puisque l'auteur reconnaît la propension des démarches rationnelles à expliciter leurs propres opérations discursives et à développer, afin d'en exploiter les potentialités, la manipulation formelle de symboles.
      Il en ressort toutefois que ne peut être rationnel que ce que la société décrète tel. Est-ce la porte ouverte à un relativisme autoréfutatoire ? Non, répond l'auteur, car il revient à la rationalité de dépasser les normes d'acceptation sociale et d'aspirer à des normes universelles ! D'accord, mais tout cela reste très formel, et on ne voit pas vraiment comment une telle approche pourrait répondre à des exigences pratiques comme le souhaiterait l'auteur.

Thomas Lepeltier, Sciences Humaines, 109, octobre 2000.

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