L’univers livresque
de Thomas Lepeltier
dyslexia-debate
Compte rendu du livre :
 
The Dyslexia Debate,
de Julian G. Elliott et Elena L. Grigorenko,
Cambridge University Press, 2014.

Un certain nombre d’enfants ont du mal à apprendre à lire. En fonction des troubles qu’ils ont dans leurs phases d’apprentissage de la lecture, ces enfants sont parfois diagnostiqués comme « dyslexiques ». Ce jugement médical a pour effet de rassurer les parents, non seulement parce qu’il élimine la hantise d’un retard mental de leur enfant, mais aussi parce qu’il donne l’impression que l’origine des problèmes de leur progéniture a été mise à jour et que cette dernière pourra alors bénéficier d’un soutien scolaire ou orthophonique approprié. Or, selon les deux auteurs de ce livre, ce type de diagnostique est inutile et même néfaste.

Le point de départ de leur critique est que la dyslexie ne serait pas un problème bien identifié. Faut-il, par exemple, considérer que tous les enfants ayant des difficultés d’apprentissage de la lecture sont dyslexiques ? A priori, il faudrait être plus sélectif, sinon ce serait une catégorie « fourre tout » sans grande signification. Faut-il alors ne considérer comme dyslexiques que certains d’entre eux ? Cela semble plus sensé mais, dans ce cas, il faudrait s’entendre sur la nature des difficultés de lecture caractéristiques de la dyslexie. Or, passant en revue la « littérature » sur le sujet, les deux auteurs montrent qu’il n’y a pas de consensus chez les spécialistes. Le terme de dyslexie renverrait donc à un concept assez vague.

Il y a bien sûr l’idée qu’il existerait un fondement anatomique ou génétique à ces troubles de la lecture. Les neurosciences sont notamment fortement sollicitées pour exhiber l’origine du problème. Mais, là encore, les deux auteurs soutiennent qu’il est impossible de distinguer, sur des bases biologiques, les enfants dits dyslexiques des autres enfants ayant aussi des difficultés de lecture. Aucune spécificité du cerveau ou du génome n’aurait ainsi été repérée comme caractéristique de ceux que l’on catalogue comme dyslexiques.

Il y a ensuite la croyance qu’un diagnostique de dyslexie aidera les enfants concernés, parce qu’ils pourront bénéficier de méthodes d’apprentissage de la lecture appropriées à leur problème. Pourtant, toujours selon nos deux auteurs, les méthodes s’étant avérées efficaces ne seraient pas différentes de celles utilisées pour les autres enfants ayant du mal à décoder des mots ou un texte, mais n’ayant pas été diagnostiqués dyslexiques. À quoi sert donc ce diagnostique ? Pour les deux auteurs : à rien.

Il y a de toute façon plus grave : ce diagnostique serait néfaste. Certes, il débouche sur une attention particulière aux problèmes de lecture de certains enfants. Une prise en charge et des aides diverses peuvent leur être proposées. Mais cela implique que les enfants en difficulté qui n’auront pas été diagnostiqués dyslexiques ne bénéficieront pas de ce soutien alors que, très souvent, rien ne les distingue de ceux qui sont décrétés dyslexiques, si ce n’est des caractéristiques arbitraires. Le « mythe » de la dyslexie crée donc un gros problème de justice et d’équité. C’est pourquoi les deux auteurs préconisent d’abandonner ce concept mal fondé de dyslexie et de prendre en charge tous les enfants ayant des difficultés d’apprentissage de la lecture. Il faudrait également intervenir dès qu’un enfant manifeste certaines difficultés, plutôt que d’attendre un diagnostic tardif et sans valeur avérée.

Bien sûr, cette critique radicale du concept de dyslexie ne plaira pas à tout le monde. Elle risque de susciter des débats dans le corps médical et au-delà. Mais, au vu de la documentation très fournie qu’apporte cet ouvrage, ces débats semblent tout à fait justifiés…


Thomas Lepeltier, Sciences Humaines, 267, février 2015.


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Autre livre à signaler :

— Kurt W. Fischer, Jane Holmes Bernstein, Mary Helen Immordino-Yang (eds), Mind, Brain and Education in Reading Disorders, Cambridge University Press, 2012.