Si c’est pour son bien, est-il permis d’intervenir dans les affaires d’autrui, sans qu’il l’ait demandé, voire en le contraignant ? Telle est la question que soulève le paternalisme. La plupart des gens considèrent que, en dehors de quelques cas très particuliers comme l’obligation du port de la ceinture de sécurité en voiture, cette manière d’agir est moralement indéfendable. Elle témoignerait d’une forme de mépris de la liberté et de l’autonomie de chacun. Comment en effet tolérer qu’une personne ou l’État vienne s’immiscer dans nos vies de citoyens libres pour nous dire, par exemple, ce que nous devons manger, boire ou faire le dimanche ? Mais tel n’est pas l’avis de Jason Hanna. Dans ce livre, ce philosophe défend le paternalisme et affirme donc que, d’une manière générale, l’intervention dans la vie d’autrui est légitime si elle sert ses intérêts.
Pour justifier cette position, Hanna répond aux trois grandes critiques du paternalisme qui l’accusent d’être irrespectueux envers les personnes sur lesquelles s’exerce l’intervention, de leur imposer à tort des valeurs qui ne sont pas les leurs et de violer leurs droits. Ainsi, suivant la première accusation, il serait insultant d’intervenir dans la vie d’une personne sous prétexte que l’on connaîtrait mieux qu’elle ce qui lui conviendrait. Hanna reconnaît que, si la personne est vexée par cette intervention, il se peut que cette dernière perde sa légitimité. Mais, dans ce cas, c’est la manière d’intervenir qui pose problème, non le principe de l’intervention en lui-même. La deuxième accusation soutient que, en décidant à sa place ce qui est bon pour autrui, le paternalisme aurait le tort d’imposer ses valeurs. Là encore, Hanna reconnaît qu’imposer ses propres valeurs à autrui peut parfois être contestable. Mais, si la personne en tire profit, où est le problème ? Enfin, la troisième accusation souligne avec raison qu’une intervention peut enfreindre le droit d’une personne à gérer sa vie comme elle l’entend. Pourtant, respecter rigidement ce droit quand cette personne entreprend des actions qui nuisent à ses intérêts irait contre la fonction même du droit, qui est de protéger ceux qui en bénéficient. En somme, selon Hanna, toutes ces critiques rateraient leur cible dans la mesure où elles ne seraient justifiées que pour des interventions contraires aux intérêts des personnes concernées. Ce qui n’est pas l’objectif du paternalisme. D’ailleurs, même ceux qui le rejettent acceptent des exceptions, par exemple, dans le cas de personnes jugées incompétentes (enfants ou handicapés mentaux). Or Hanna s’emploie à montrer que la distinction entre une intervention légitime pour le compte de personnes incompétentes et une intervention illicite pour le compte d’adultes censés être compétents ne tient pas. De fait, si un enfant est jugé incompétent parce qu’il ne percevrait pas quel est son intérêt, pourquoi un adulte qui ne le percevrait pas non plus devrait-il être jugé compétent ?
Au bout du compte, pour Hanna, rien ne semble justifier le rejet du paternalisme. Ce n’est pas pour autant que ce philosophe estime que les démarches paternalistes vont de soi. Il n’est, en effet, pas toujours facile de s’assurer que les interventions dans la vie d’autrui servent au mieux ses intérêts. Il vaut donc mieux avancer prudemment. Au moins, Hanna espère avoir montré que nous devons passer d’une question philosophique (faut-il être pour ou contre le paternalisme ?) à une question empirique (quelles sont les bonnes interventions ?)
.Thomas Lepeltier,
Sciences Humaines,
322, février 2020.
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