Compte rendu du livre :
Darwin contre Darwin.
Comment lire L'Origine des espèces,de Thierry Hoquet
Seuil (L'ordre philosophique), 2009.Que veut dire être darwinien ? Plusieurs choses, parfois contradictoires. En 1864, Thomas Huxley, surnommé le bouledogue de Darwin, écrivait ainsi à propos de L'Origine des espèces (1859) : « Il est fort singulier de remarquer avec quel degré de différences un seul et même livre va frapper différents esprits ». C'est cette multiplicité de lectures qui intéresse ici Thierry Hoquet. Par une analyse pointue du célèbre ouvrage de Darwin et de sa réception, ce philosophe cherche, non pas à en dégager une hypothétique véritable signification, mais à comprendre comment et pourquoi il a donné lieu à tant d'interprétations divergentes. Notamment, Hoquet montre que, d'un passage du livre à l'autre, Darwin n'apparaît pas toujours cohérent avec lui-même. C'est pour cela que différents exégètes, s'emparant de telle partie du livre plutôt que de telle autre, ont régulièrement opposé un prétendu vrai Darwin contre un soi-disant faux Darwin. Autrement dit, pour défendre leurs positions, les exégètes ont souvent joué Darwin contre Darwin.
Une des premières ambiguïtés de l'ouvrage de Darwin est qu'il peut autant être lu comme une théorie de la sélection naturelle que comme une contribution à l'étude de la variation des organismes vivants. Certains, dont Huxley lui-même, ont ainsi pu se dire darwiniens tout en étant sceptiques envers la sélection naturelle (alors que l'on y voit maintenant l'apport principal de Darwin). Autre ambiguïté : Darwin parle de l'origine des espèces tout en affirmant le caractère insaisissable de la notion d'espèce. Pourquoi se préoccuper de son origine si, en elle-même, elle n'est rien, du moins si elle n'est qu'un concept pré-évolutionniste ? D'ailleurs, que signifie exactement « origine » ? Darwin hésite entre le sens de « source primordiale » et celui de « mode d'apparition ». Pas étonnant que des critiques, privilégiant le premier sens, aient reproché à Darwin de ne pas répondre à la question que son titre posait. Un dernier exemple. Darwin évoque des variations aléatoires, mais il parle aussi de variations régies par des lois. La téléologie repoussée d'une main peut donc éventuellement réapparaître de l'autre. Et ainsi de suite.
D'une lecture exigeante, ce livre de Hoquet est bienvenu. À ceux qui penseraient que le darwinisme moderne est sorti tout entier « armé et casqué » de L'Origine des espèces, il rappelle le caractère touffu et parfois confus de ce célèbre ouvrage.Thomas Lepeltier, Pour la science, 387, janvier 2010.
Pour acheter ce livre : Amazon.fr
![]()