Compte rendu du livre :
La Révolution, une exception française ?,
d'Annie Jourdan,
Flammarion, 2004.« En fait, la Révolution française n'est qu'un aspect d'une révolution occidentale, ou plus exactement atlantique, qui a commencé dans les colonies anglaises d'Amérique peu après 1763, s'est prolongée par les révolutions de Suisse, des Pays-Bas, d'Irlande avant d'atteindre la France en 1787 et 1789. » Cette citation de l'historien Jacques Godechot, tirée de son livre La Grande nation
(1956), répond en quelque sorte à la question posée par ce livre d'Annie Jourdan. Avec l'historien américain Robert Palmer, Godechot avait ainsi tenté dans les années 1950-60 de situer la Révolution française dans une perspective plus large que celle dans laquelle elle était en générale appréhendée. D'une certaine manière, ils reprenaient à leur compte, en l'élargissant quelque peu, une interprétation de Jean Jaurès pour qui : « Il n'y a pas, à proprement parler, une Révolution française : il y a une Révolution européenne qui a la France à son sommet (Histoire socialiste de la révolution française
, 1922). » Mais cette perspective développée par Godechot et Palmer avait été critiquée par Albert Soboul, le « gardien » de l'interprétation marxiste — hégémonique à l'époque — de la Révolution française. Ce dernier considérait en effet qu'en mettant sur le même plan la Révolution française et « les révolutions de Suisse, des Pays-Bas, d'Irlande… », on vidait la notion de révolution de tout contenu, comme on minimisait la profondeur de la première (Revue Historique , 1966).
Globalement délaissé depuis, ce type d'interprétation a, depuis quelques années, retrouvé un peu de vigueur avec des historiens de langue anglaise, comme Bailey Stone (The Genesis of the French Revolution. A Global-Historical Interpretation, 1994) ou Tim Blanning (The Origins of the French Revolutionary Wars
, 1996). En rompant elle aussi avec une interprétation franco-française de la Révolution française qui en fait une sorte d'absolu, Annie Jourdan suit à son tour les pas de Palmer et Godechot, tout en nuançant, complétant, voir corrigeant ici ou là leur approche. Il n'est toutefois pas question pour elle de nier la spécificité de la Révolution française ainsi que son influence fondamentale, autant à l'étranger qu'en France. Mais parler d'exception française, c'est selon Annie Jourdan créer un mythe. D'où une analyse bienvenue de la Révolution qui la replace dans un contexte plus large et qui multiplie les comparaisons.
Thomas Lepeltier, Sciences Humaines, 148, avril 2004.
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