L’univers livresque
de Thomas Lepeltier
kagan-how-to-count-animals-more-or-less
Compte rendu du livre :
 
How to Count Animals,
more or less,
de Shelly Kagan,
Oxford University Press, 2019.

La plupart des gens considèrent que les animaux comptent moralement. Mais à quel point ? Chez les spécialistes de l’éthique animale, la thèse dominante est que, pour éviter tout arbitraire, il faut accorder la même considération aux intérêts des animaux qu’à ceux des humains. Bien sûr, ce n’est pas l’opinion prépondérante dans notre société puisque les premiers y sont bien moins pris en considération que les seconds. Tout en estimant que cette déconsidération va trop loin, le philosophe Shelly Kagan estime quand même, à l’encontre de la plupart de ses collègues philosophes, que certains animaux, les humains en tête, ont plus de valeurs morales que d’autres. Il serait donc éthiquement justifié de davantage se soucier des intérêts des humains que de ceux des autres animaux, puis d’avoir plus de considération pour certains animaux que pour d’autres (un chien, par exemple, comparé à un poisson). Il y aurait ainsi une hiérarchie des valeurs morales.

Pour défendre sa thèse, Kagan part de l’idée que les humains ont davantage de capacités cognitives et émotionnelles que les animaux (et que, parmi ces derniers, certains en ont aussi plus que d’autres). Il soutient alors que cette différence implique que les intérêts des premiers (en particulier, ceux à ne pas souffrir et à ne pas mourir) ont plus de valeur que ceux des seconds. Kagan en prend pour preuve que personne ne considère que la mort d’une souris est aussi grave que celle d’un humain ni que nous devrions autant aider une souris qu’un humain quand tous deux sont confrontés aux mêmes maux. Si c’était le cas, il faudrait diligenter autant d’attention aux souris de ce monde qu’aux humains. Mais personne n’envisage une telle démarche. Les spécialistes d’éthique animale se méprendraient donc sur leur propre position égalitariste.

Si, d’une certaine manière, Kagan justifie ainsi le sens commun, sa conception hiérarchique des valeurs morales n’est pas sans soulever des questions. D’abord, si la valeur morale d’un individu repose sur le niveau de ses capacités cognitives et émotionnelles, un humain lourdement handicapé pourrait avoir moins de valeur qu’un animal. Kagan tente de compenser cette inversion de la hiérarchie en avançant qu’un individu qui, sans coup du destin, aurait pu jouir de plus grandes capacités garde une partie de la valeur morale de celui qu’il aurait pu devenir. Toutefois, Kagan reconnaît que cette compensation n’est pas suffisante pour affirmer qu’un humain a toujours plus de valeur morale qu’un animal. Ensuite, la conception hiérarchique aboutit à la conclusion que tous les humains, étant donné qu’ils ont différentes capacités, n’ont pas la même valeur morale. Certes, les différences entre deux humains pourraient être vues comme négligeables comparées aux différences entre un humain et, par exemple, une mouche. La conclusion d’inégalité morale entre humains n’en resterait pas moins troublante. Mais Kagan estime qu’elle est quand même moins problématique que les conséquences de la thèse de l’égalité de la valeur morale des animaux et des humains.

En somme, pour éviter d’attribuer la même valeur morale aux humains et aux animaux, Kagan est obligé de concevoir des différences de valeurs entre humains. La question est donc de savoir si la thèse égalitariste qui échappe à ce problème en attribuant la même valeur morale aux humains et aux animaux n’est pas davantage justifiée. Le mérite de Kagan est d’avoir relancé le débat en défendant minutieusement une conception hiérarchique de la valeur morale.

Thomas Lepeltier,
Sciences Humaines, 319, novembre 2019.


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