L’univers livresque
de Thomas Lepeltier
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Compte rendu du livre :
 
Losing the Nobel Prize.
A Story of Cosmology, Ambition,
and the Perils of Science’s Highest Honor
,
de Brian Keating,
W. W. Norton & Company, 2018.

Brian Keating a raté le prix Nobel. Ce professeur d’astronomie à l’Université de Californie à San Diego a en effet conçu un détecteur, dénommé BICEP, qui faillit mettre en évidence l’existence de l’inflation de l’univers, c’est-à-dire de cette très courte phase d’expansion faramineuse censée s’être produite juste après le big bang. Bien que son existence soit admise par la plupart des cosmologistes, elle reste très spéculative. En observer des indices serait donc une découverte majeure. Une possibilité consisterait à détecter une polarisation particulière du fond diffus cosmologique – la plus ancienne lumière de l’univers à nous parvenir, datant de 380 000 ans après le big bang. Or, en mars 2014, les responsables de BICEP2, le successeur de BICEP, annoncèrent justement aux médias qu’ils venaient de détecter cette polarisation. Les spécialistes prédirent aussitôt que cette découverte serait récompensée par un prix Nobel, si elle était confirmée. Mais voilà, rapidement, des doutes sont apparus et, quelques mois plus tard, elle fut invalidée. Tant pis pour le Nobel ! Restait à tirer les enseignements de cette mésaventure. C’est ce que fait Keating dans ce livre.

Tout en racontant l’histoire de cette découverte avortée, il analyse ainsi les défauts de la course aux distinctions dans le milieu de la recherche. Selon lui, elle inciterait les chercheurs à trop vouloir confirmer les théories existantes, à trop garder secrets leurs résultats pour ne pas se faire voler la vedette, à trop voir les autres équipes travaillant sur des thématiques proches comme des concurrents, etc. Du coup, Keating préconise plusieurs réformes des règles d’attribution du prix Nobel. Par exemple, il suggère que soient privilégiées les découvertes imprévues, pour sortir la recherche de son conformisme (il n’y aurait donc pas dû y avoir de prix Nobel pour le boson de Higgs, par exemple) ; que les prix puissent être attribués à davantage de personnes, pour éviter toute compétition contre-productive ; que des chercheurs « oubliés » puissent être récompensés rétrospectivement, pour réparer les injustices ; et ainsi de suite. De telles propositions de modification du prix Nobel méritent réflexion, comme c’est aussi le cas de l’histoire de cet échec retentissant en cosmologie. De fait, elle nous en apprend peut-être plus sur le fonctionnement de la science que les récits mille fois ressassés des réussites.

Thomas Lepeltier,
La Recherche, 537, juillet-août 2018.


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