Compte rendu du livre :
Mindreading Animals.
The Debate over What Animals Know about Other Minds,de Robert W. Lurz,
MIT Press, 2011.Un chat peut-il comprendre que nous lui avons marché sur la queue uniquement par mégarde ? Si c'était le cas, les spécialistes diraient qu'il possède une « théorie de l'esprit ». Cette expression désigne la capacité à attribuer des intentions, des croyances, des pensées aux êtres vivants qui nous entourent. Les humains ont bien sûr cette compétence. Mais, pour les animaux, du moins certains d'entre eux, la question se pose. Exemple : un chimpanzé a vu qu'il y avait des bananes dans un sac. Lorsqu'un comparse s'approche du sac, il se précipite. Pourquoi ? Attribue-t-il à l'autre chimpanzé la croyance qu'il y a des bananes dans le sac, ou bien est-ce le simple déplacement du comparse vers le sac qui lui fait craindre qu'il ne découvre les délicieux fruits ? C'est une question très débattue entre psychologues, éthologues et neurobiologistes. Il en va de notre compréhension de l'émergence de la conscience et de ce qui nous distingue des autres animaux. Pour tenter d'y répondre, les spécialistes font des expériences avec des animaux, observent comment ils interagissent avec leurs pairs et essayent de comprendre ce qui les pousse à se comporter de telle ou telle façon. Mais les avis divergent sur les conclusions à tirer de ces observations.
Plutôt que de se jeter dans la mêlée, le philosophe Robert Lurz adopte une très intéressante approche consistant à réexaminer les expériences et les arguments invoqués en faveur de telle ou telle conclusion. Or, rapidement, il parvient au constat que toutes ces recherches sont confrontées à des situations indécidables. Il est en effet très difficile de distinguer expérimentalement entre, d'un côté, un animal qui anticipe le comportement d'un autre animal uniquement à partir de la façon dont il agit et, d'un autre côté, un animal qui s'appuie sur les mêmes indices pour attribuer des états mentaux à l'autre animal. La seule observation de son comportement ne permet pas d'établir qu'il possède ou ne possède pas une « théorie de l'esprit ».
Si, selon Lurz, toutes les expériences menées à ce jour souffrent de la même indécidabilité, la tâche n'est pas pour autant impossible. L'auteur propose d'ailleurs des modèles d'expériences, plus complexes que les précédentes. Elles tournent autour de l'idée que, pour prouver qu'un animal possède une théorie de l'esprit, il faudrait montrer qu'il est capable de faire une distinction entre l'apparence et la réalité. Reste à réaliser ces expériences, ce que Lurz, qui est philosophe, n'a pas fait. Son travail reste donc programmatique. Il est néanmoins d'une très grande valeur, pour deux raisons. D'abord, il rappelle — ce qu'on a tendance à oublier — que de nombreuses expériences scientifiques apparemment probantes se prêtent à des interprétations divergentes. Ensuite, il montre comment un peu de réflexion critique peut conduire à réévaluer des méthodes scientifiques, mettre en avant leurs défauts et faire des propositions alternatives. Au-delà du problème de la théorie de l'esprit, déjà fondamental en soi, la démarche de Lurz est donc exemplaire.Thomas Lepeltier,
Sciences Humaines, 242, novembre 2012.Pour acheter ce livre : Amazon.fr
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Autre livre à signaler :
— Robert L. Lurz, The Philosophy of Animal Minds
, Cambridge University Press, 2009.