Notre monde s’effondre, disent les collapsologues. Pour éviter la catastrophe, certains soutiennent même qu’il faut rompre avec la civilisation, qui porterait dans ses fondements les germes des destructions en cours. Cette idée rejoint ce que l’on appelle le « primitivisme », c’est-à-dire un courant de pensée selon lequel le développement de l’agriculture, des villes et des États, il y a plusieurs milliers d’années, a été néfaste pour les humains et la planète. Le primitivisme estime en effet que, avant cette transformation, dite du néolithique, les chasseurs-cueilleurs auraient vécu dans une société égalitaire, sans forme d’oppression et respectueuse de la nature. Malheureusement, la domestication des plantes et des animaux serait venue briser leur égalitarisme, leur liberté et leur qualité de vie. Mais, pour le philosophe Pierre Madelin, cette conception est illusoire. Travaux d’anthropologies à l’appui, il rappelle que les sociétés de chasseurs-cueilleurs pouvaient être inégalitaires, notamment à l’encontre des femmes, violentes et très rudes. Pas de quoi en faire un modèle.
Si le retour à un mode de vie proche de celui des chasseurs-cueilleurs semble déjà délicat vu la taille de la population actuelle, ce serait donc également « une impasse politique », selon Madelin. En même temps, ne croyant pas que notre civilisation puisse perdurer longtemps, ce philosophe pense que tout n’est pas à rejeter dans le primitivisme. Il y voit notamment trois grands mérites. D’abord, le primitivisme nous inciterait à interroger les visions progressistes de l’histoire. Ensuite, il montrerait que l’exploitation des humains et de la nature forme un tout. Enfin, il soulignerait qu’il est important de préserver « la part sauvage du monde ». Toutefois, si l’intérêt de réfléchir en profondeur sur notre civilisation ne fait pas de doute, la pertinence des deux autres points est plus discutable et il est difficile de voir en quoi ils permettent de dessiner un projet politique précis. En ce sens, l’utilité politique du primitivisme reste à démontrer.
Thomas Lepeltier,
Sciences Humaines,
336, mai 2021.
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