L’univers livresque
de Thomas Lepeltier
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Compte rendu du livre :
 
The Enigma of Reason.
A New Theory of Human Understanding,
de Hugo Mercier & Dan Sperber,
Harvard University Press, 2017.

La raison est la source de nos connaissances et de notre sagesse. C’est du moins ainsi que l’on définit souvent cette mystérieuse faculté que les humains aurait développée à un niveau exceptionnel dans le règne animal. Mais si la raison est ce qui permet de déterminer ce qui est juste et vrai, pourquoi les humains ne tombent-ils pas plus souvent d’accord entre eux et pourquoi échafaudent-ils si souvent des théories qui apparaissent absurdes aux yeux de beaucoup ? En d’autres termes, si la raison est une faculté permettant de distinguer le vrai du faux, comme la vue permet de percevoir ce qui est devant soi, comment expliquer qu’elle produise autant d’irrationalités ?

Selon Hugo Mercier et Dan Sperber, cette énigme sur laquelle buttent les spécialistes proviendrait du présupposé que la raison s’est développée au cours de la longue histoire de notre espèce comme une faculté permettant, en notre fort intérieur, de définir les meilleures croyances et de prendre les décisions les plus justes. À la place, ces deux spécialistes de la cognition nous invitent à considérer que la raison s’est plutôt mise en place comme un moyen de justifier nos convictions et nos actions auprès d’autrui. Ce serait ainsi une faculté sociale servant à la fois à obtenir l’adhésion des autres à nos idées et à évaluer de façon critique les leurs. Cette interprétation interactionniste de la raison n’y voit donc plus un guide vers la vérité, mais plutôt un outil de persuasion. Certes, à l’occasion, elle peut nous orienter vers le vrai, notamment en nous incitant à critiquer les idées des autres. Elle peut aussi nous aider à développer des arguments logiques, qui ont l’avantage d’avoir une grande efficacité rhétorique. Mais elle peut également nous éloigner de la vérité à travers sa tendance à utiliser les arguments que les autres ont envie d’entendre et auxquels ils croient déjà. De là viendraient les nombreux biais cognitifs dans les raisonnements établis par les psychologues. Si on accepte cette idée que la raison sert, avant tout, à gagner l’adhésion d’autrui, ces biais n’ont rien de surprenant. Par exemple, le biais de confirmation (où on attribue plus d’importance aux informations qui vont dans le sens de nos idées qu’à celles qui les contredisent) n’est plus une manifestation de notre irrationalité individuelle, mais le symptôme de notre rationalité sociale.

Pour nous convaincre de leur thèse, Mercier et Sperber passent en revue une multitude d’erreurs de raisonnement et nous montrent qu’elles s’expliquent mieux si la raison est un outil de persuasion que de découverte de la nature des choses. Étant donné que leur thèse prédit que nous sommes meilleurs à évaluer de façon critique les arguments des autres que les nôtres, Mercier et Sperber ont également a cœur de montrer que ce phénomène est confirmé par des études de psychologie expérimentale. Ainsi, par une accumulation d’arguments bien ciselés, les deux auteurs arrivent à donner du poids à leur thèse. Mais on ne peut s’empêcher de se demander si la force de leurs raisonnements vient de leur capacité à mettre à jour la vraie nature de la raison ou si elle ne s’explique pas plutôt par notre désir d’adhérer à ces raisonnements pour d’autres motifs. Dans ce dernier cas, il se pourrait que leur livre présente une thèse erronée sur la nature de la raison tout en étant une parfaite illustration de la pertinence de cette thèse selon laquelle, rappelons-le, la raison est juste un outil de persuasion. Cette raison nous jouerait donc encore un tour…

Thomas Lepeltier,
Sciences Humaines, 312, mars 2019.


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