« Si tout va bien, l’histoire de l’humanité ne fait que commencer », estime Toby Ord. Selon ce philosophe, notre espèce pourrait en effet continuer à exister pendant des milliards d’années. Au regard des progrès accomplis en seulement quelques milliers d’années, elle aurait le temps de trouver des remèdes contre nombre de maladies, de pacifier les relations entre les humains et, d’une manière générale, d’améliorer leurs conditions de vie. Cela dit, Ord estime également que la route vers cet avenir radieux est semée d’embûches. Avec l’avènement des armes nucléaires en particulier, l’humanité est confrontée à de possibles « catastrophes existentielles », c’est-à-dire des catastrophes auxquelles elle ne pourrait pas survivre. Avec le temps, ces dangers vont augmenter, que ce soit à cause d’un emballement du changement climatique ou d’une perte de contrôle de l’intelligence artificielle, sans oublier de possibles cataclysmes naturels. Bien que l’aventure humaine ne fasse que commencer et que l’avenir puisse apparaître sous de bons auspices, l’humanité serait donc au bord d’un précipice. D’où l’importance qu’il y aurait de sérieusement réfléchir dès maintenant aux moyens de ne pas y tomber.
Face à ce genre de spéculations évoquant d’hypothétiques dangers dans un futur lointain, on pourrait se dire que l’on ferait mieux de s’occuper des problèmes actuels et bien réels : chômage, misère sociale, faim dans le monde, etc. C’est ce que pensait Toby Ord. Il est d’ailleurs le fondateur de « Giving What We Can », une organisation inspirée de l’altruisme efficace et dont les membres s’engagent à donner 10 % de leurs revenus à des organisations caritatives luttant contre la pauvreté dans les pays en développement. Pour autant, il estime désormais que l’une des questions morales les plus pressantes de notre temps est de se pencher sur ces possibles catastrophes existentielles pour tenter de les éviter. Ord a en effet réalisé que le nombre d’humains à ne pas encore avoir vu le jour est beaucoup plus grand que celui de ceux ayant déjà foulé cette planète. Or, moralement, il importe autant de se préoccuper d’une personne à naître que d’un contemporain, surtout quand la situation de la première dépend de nos actions. Dans notre vie, nous agirons donc d’autant mieux que nous nous assurons que les humains continueront à vivre pendant longtemps et qu’ils vivront bien. Pour relativiser l’importance de ces spéculations, on pourrait aussi se dire que l’humanité n’est pas forcément ce qu’il y a de plus important à préserver. Après tout, disent certains écologistes, la Terre se porterait mieux sans les humains. Mais Ord souligne que le souci de l’humanité future ne revient pas à considérer que seuls les humains comptent moralement. C’est plutôt que les humains sont les seuls êtres que nous connaissons qui, bien qu’imparfaitement, sont sensibles aux arguments moraux. Aussi peuvent-ils évaluer une situation et décider de l’améliorer. Laisser l’humanité disparaître aurait donc pour triste conséquence que cette capacité à agir vers ce qui est mieux ou ce qui est juste disparaîtrait du monde.
Après ce travail de justification, Ord passe en revue l’ensemble des catastrophes existentielles qui nous menacent. Les analyses sont précises et sont accompagnées de suggestions de ce qu’il nous faudrait faire mais, au-delà de ces explications enrichissantes, ce qu’il faut retenir de ce livre est avant tout qu’il faudrait agir en se souciant des centaines de milliards d’humains qui peuvent nous survivre. Reste à savoir si nous en avons les moyens.
Thomas Lepeltier,
Sciences Humaines,
331, décembre 2020.
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