De nos jours, en France, il est de bon ton de vilipender l’entreprise Amazon, symbole d’une économie capitaliste qui se soucierait aussi peu des travailleurs que du tissu social dans lequel elle s’implante. En exploitant ses employés et en écrasant la concurrence, elle illustrerait parfaitement les travers de l’économie de marché. Pour éviter ces écueils, certains défendent une économie davantage contrôlée par l’État, où l’organisation du commerce serait mise au service du plus grand nombre. Mais, pour les deux auteurs de ce livre, bien que critiques eux aussi d’Amazon et des entreprises du même genre, dont Walmart qui est très bien implantée aux États-Unis, cette vision passe complètement à côté de ce qui fait la spécificité de ces firmes. Selon eux, le succès d’Amazon et de Walmart, loin d’illustrer la froide efficacité de l’économie de marché, démontre au contraire les mérites de l’économie planifiée. De manière un peu provocatrice, ils écrivent même que Walmart, par son mode de fonctionnement, s’inspire – sans s’en rendre compte – des principes planificateurs des Républiques populaires communistes ; d’où le titre ironique de leur ouvrage.
Pour étayer ce retournement de perspective, les deux auteurs retracent l’histoire des débats portant, au cours du xxe siècle, sur les vertus respectives de l’économie de marché et de l’économie planifiée. Puis, ils montrent comment, à la fin du siècle, se forme le consensus selon lequel, en raison de sa rigidité et de son manque de réactivité, la seconde est moins efficace que la première pour répondre aux besoins des populations. La plupart des économistes du « monde occidental » en sont ainsi venus à penser que le communisme ne peut pas fonctionner parce que l’économie est trop complexe pour être planifiée. L’échec historique des pays communistes confirmait d’ailleurs, à leurs yeux, cette analyse. Inversement, le succès d’entreprises comme Amazon et Walmart, qui personnifient le capitalisme, indiquait bien les mérites de l’économie de marché. Sauf que, en analysant l’organisation du monde du travail, les deux auteurs montrent que ces deux entreprises tentaculaires ont un mode de fonctionnement où la planification domine. Entre leurs multiples branches et secteurs, dispersés aux quatre coins du monde, le jeu de la libre concurrence n’existe pas. Leur organisation est très rationnalisée, tout en faisant preuve d’une grande adaptabilité aux situations « sur le terrain ». Pour cette raison, les deux auteurs avancent que, grâce aux progrès technologiques, planification et efficacité ne sont plus antinomiques en économie.
Nonobstant les mérites de ces entreprises, les deux auteurs n’estiment pas qu’elles sont des modèles à suivre sur tous les plans. En particulier, ils désapprouvent fortement les conditions de travail de leurs employés. Mais ces défauts ne remettent pas en cause les vertus de leur organisation. Plutôt que d’en appeler à leur démantèlement pur et simple, ils estiment au contraire qu’il y a beaucoup à apprendre de ces entreprises. Il serait en effet dommage de ne pas mettre leurs algorithmes de travail, qui ont fait preuve d’efficacité, au service de la société dans sa globalité. En ce sens, dénigrer en bloc Walmart et Amazon ne serait pas très utile. Pour tous ceux qui prétendent vouloir améliorer les conditions de vie de nos concitoyens, ce serait même contre-productif. Ne serait-il pas plus judicieux, estiment nos deux auteurs, de simplement les soumettre à un contrôle démocratique ?
Thomas Lepeltier,
Sciences Humaines,
335, avril 2021.