En quoi une théorie scientifique se distingue-t-elle d’une théorie pseudo-scientifique ? Cette question occupe depuis longtemps les philosophes des sciences. La réponse la plus célèbre est due à Karl Popper qui, dans les années 1930, avait avancé qu’une théorie est scientifique si elle est réfutable. Inversement, une théorie serait pseudo-scientifique si aucune donnée empirique ne peut la remettre en cause. Ce critère de démarcation a toutefois été critiqué, principalement pour deux raisons. D’abord, il s’est avéré que la réfutation d’une théorie par des observations n’est pas une opération évidente : les scientifiques peuvent contester la validité de ces observations et ils peuvent parfois modifier certaines hypothèses annexes de la théorie pour que le conflit observationnel disparaisse. Du coup, il n’est pas toujours facile d’affirmer que les théories scientifiques bien établies sont réfutables. Ensuite, le critère de Popper a le défaut d’accorder le statut de science à des théories perçues comme farfelues. Par exemple, une théorie de la Terre plate devrait être décrétée scientifique puisqu’elle semble réfutable. Situation qui peut sembler absurde et qui illustre la difficulté qu’ont les philosophes des sciences à s’entendre sur ce qui caractérise une pseudoscience.
Le débat sur ces critères de démarcation entre science et pseudoscience semblait d’ailleurs être dans une impasse quand, dans les années 1980, le philosophe Larry Laudan tenta de montrer qu’il relevait d’un pseudo-problème : si les philosophes ne s’entendent pas sur des critères capables de distinguer les théories scientifiques des théories déclarées pseudo-scientifiques, c’est tout simplement parce qu’il n’y en a pas. Loin de définir des théories aux caractéristiques bien distinctes, le terme de pseudoscience ne serait ainsi qu’une « machine de guerre » rhétorique utilisée par ceux qui veulent disqualifier des théories qu’ils jugent peu crédibles, voire bidon. Cette remise en cause de la pertinence d’une recherche de critères de démarcation entre science et pseudoscience ne revenait pas à dire que toutes les théories ont la même valeur scientifique. Elle signifiait qu’il est plus pertinent de chercher à savoir si une théorie est empiriquement bien fondée que de se demander si elle est scientifique ou pas. Du coup, il n’y avait, selon Laudan, plus qu’à oublier cette vaine question de démarcation.
Son vœu n’a guère été exaucé si l’on en juge par le fréquent usage du terme pseudoscience de nos jours. Ses réflexions n’en continuent pas moins d’être une épine dans le pied de ceux qui sont encore attachés à ce terme. Du coup, afin de s’en débarrasser, vingt-six philosophes et historiens des sciences se sont réunis pour défendre dans ce livre la pertinence de ce concept de pseudoscience au-delà de sa dimension rhétorique. Bien sûr, aucun des contributeurs n’a encore la naïveté de croire à l’existence d’une liste de critères nécessaires et suffisants permettant de distinguer les pseudosciences des « vraies » sciences. Mais la difficulté que l’on peut avoir à définir un concept, disent-ils, ne signifie pas qu’il ne désigne rien de distinct. Cette précision faite, ils abordent la notion de pseudoscience dans ses multiples dimensions et tentent de montrer qu’une véritable démarcation existe bel et bien. Ce qui fait de ce livre une référence sur le sujet. On regrettera juste que la parole n’ait jamais été donnée à la défense. Ce procès anti-Laudan aurait été plus équitable…
Thomas Lepeltier, octobre 2013.
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