L’univers livresque
de Thomas Lepeltier
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Compte rendu du livre :
 
Rethink.
The Surprising History of New Ideas,
de Steven Poole,
Random House Books, 2016.

La vie des idées est rarement linéaire. Elles naissent, se diffusent plus ou moins, meurent et réapparaissent souvent quelques temps plus tard. En somme, il n’y aurait rien de nouveau sous le soleil… C’est en tout cas une telle perspective que développe ici l’essayiste Steven Poole. Plutôt que d’évoquer, comme c’est souvent le cas, la façon dont les nouvelles idées chassent les anciennes, il se plaît à raconter, en abordant de multiples domaines, comment des idées qui paraissent nouvelles sont en réalité anciennes ou, pour le dire autrement, comment nombre d’idées jugées dépassées finissent par revenir. Par exemple, la voiture électrique semble une idée moderne. Pourtant, il y en avait beaucoup à circuler dans les rues de Londres et de New York à la fin du XIXe siècle. La concurrence des voitures à essence leur a juste été fatale, jusqu’à ce qu’elles refassent surface au XXIe siècle pour répondre aux problèmes de la pollution des villes et du changement climatique. De même, les premières cigarettes électroniques furent inventées dans les années 1960, mais n’ont réussi à percer commercialement qu’avec la reconnaissance officielle des effets néfastes du tabac sur la santé.

En médecine, les idées abandonnées peuvent aussi revoir le jour. Par exemple, l’utilisation des sangsues et asticots pour soigner les malades semblait, il n’y a pas si longtemps encore, relever d’une médecine moyenâgeuse. Pourtant, les chirurgiens y ont de nouveau recours. Les composés chimiques de la salive des sangsues peuvent en effet fluidifier le sang de vaisseaux sanguins lors d’interventions chirurgicales et éviter ainsi la nécrose de certains organes. Quant aux asticots, qui ne mangent que les tissues morts, ils facilitent le traitement des blessures difficiles à guérir. On retrouve un phénomène similaire dans le cadre de la théorie de l’évolution. L’idée de la transmission des caractères acquis, qu’on appelle communément le lamarckisme, avait été déclarée réfutée à la fin du XIXe siècle. Autrement dit, il n’était plus question de croire que les girafes héritent leur long cou des efforts de leurs ancêtres pour étirer le leur afin de manger les feuilles haut perchées. C’était sans compter sur des recherches récentes montrant que les conditions de vie des parents peuvent avoir une incidence génétique sur leur progéniture. D’une certaine manière, le lamarckisme s’en trouve réhabilité.

Ce ne sont ici que quelques exemples des nombreuses idées « à la mode » dont Poole nous fait découvrir ou nous rappelle qu’elles sont anciennes. Bien sûr, il n’est pas question de nier que, parfois, de nouvelles idées apparaissent. Mais, en accumulant les récits soulignant la trajectoire complexe d’un grand nombre d’idées, Poole entend critiquer l’assurance avec laquelle la plupart des gens jugent de la pertinence des idées qu’ils rencontrent. Que tant d’idées aient pu apparaître fausses ou non applicables avant que leur valeur ne soit finalement reconnue ne devrait-il pas nous inciter à suspendre notre jugement, plus souvent qu’on ne le fait en général, face à l’ensemble des idées que nous rencontrons ? Sans surprise, ce scepticisme n’aurait, lui non plus, rien de nouveau… Comme Poole le rappelle, il a déjà été défendu dans l’Antiquité par le philosophe Pyrrhon. D’où son nom de pyrrhonisme. Mais, selon Poole, avec le recul historique dont nous bénéficions, ce serait une idée dont l’heure serait enfin venue. Sur ce point, faut-il le croire ou, là encore, suspendre son jugement ?

Thomas Lepeltier,
Sciences Humaines, 294, juillet 2017.


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Autre livre à signaler :

— Steven Vogel, Why the Wheel Is Round. Muscles, Technology, and How We Make Things Move, University Of Chicago Press, 2016.