L’univers livresque
de Thomas Lepeltier
regt-understanding-scientific-understanding
Compte rendu du livre :
 
Understanding Scientific Understanding
,
de Henk W. de Regt,
Oxford University Press, 2017.

On dit souvent que la science nous permet de mieux comprendre le monde. Mais que veut dire comprendre ? Après tout, à l’instar d’un biologiste ou d’un physicien, un illuminé peut avoir l’impression de comprendre le comment ou le pourquoi des choses. Pourtant, on peut raisonnablement douter de sa clairvoyance. Il ne saurait donc être question d’assimiler la compréhension scientifique à une simple impression subjective de compréhension. Le problème est qu’il n’est pas facile de définir de manière objective la spécificité de cette compréhension scientifique. Par exemple, au début du XXe siècle, s’appuyant sur sa mécanique ondulatoire, le physicien autrichien Edwin Schrödinger estimait qu’une théorie devait nous permettre de visualiser les phénomènes décrits pour qu’on en ait une véritable compréhension. Mais son homologue allemand Werner Heisenberg, qui proposait une théorie beaucoup plus abstraite de la structure atomique, ne partageait pas cette perspective. À ses yeux, le simple formalisme mathématique permettait une meilleure compréhension. Entre ces deux conceptions, la bataille fit rage.

Près d’un siècle plus tard, cette question de la compréhension n’est pas réglée. Dans ce livre, Henk W. de Regt, professeur de philosophie à l’Université libre d’Amsterdam, présente toutefois sa solution. Pour ce faire, il commence par montrer que la visualisation ou l’élégance mathématique ne sont nullement nécessaires. Il récuse également les thèses classiques qui voudraient que la compréhension dérive nécessairement soit d’explications causales, soit de procédures d’unification. Certes, décrire la façon dont des phénomènes s’enchaînent est toujours éclairant, mais nombre d’explications peuvent s’en passer. De même, une théorie unificatrice permet de mieux comprendre certains phénomènes, comme l’illustre la théorie de la gravitation de Newton avec la chute de la pomme et de la Lune. Mais on peut comprendre un grand nombre de phénomènes sans théorie unificatrice. Du coup, pour éviter ces impasses conceptuelles, l’auteur propose de contextualiser la notion de compréhension. Comprendre, ce serait à la fois faire preuve de compétences techniques propres à son époque, savoir appliquer une théorie jugée cohérente, se référer à des modes d’intelligibilité partagés par une communauté scientifique, etc. La proposition s’avère fructueuse sur un plan historique. Par exemple, elle explique très bien la querelle entre les cartésiens, pour qui les mouvements se transmettent de proche en proche par contact, et les newtoniens, qui se référaient à des actions à distance. Reste qu’elle rend impossible de savoir ce que, demain, comprendre scientifiquement signifiera précisément. Est-ce un problème ? Pas vraiment si l’on est prêt à voir les modalités de l’activité scientifique évoluer. Mais cette contextualisation laisse quand même une part de mystère à la notion de compréhension…

Thomas Lepeltier,
La Recherche, 532, février 2018.


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