L’univers livresque
de Thomas Lepeltier
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Compte rendu du livre :
 
A Taste for the Beautiful.
The Evolution of Attraction,
de Michael J. Ryan,
Princeton University Press, 2018.

Pourquoi trouve-t-on belles certaines personnes et pas d’autres ? Dans le cadre de la théorie de l’évolution, l’explication classique avance que l’attirance sexuelle est liée aux promesses de succès reproductif. Si de grandes ramures, de larges épaules ou une capacité à bien chanter indique qu’un partenaire potentiel sera un protecteur efficace, saura être un parent dévoué ou aura des gènes assurant la viabilité de la progéniture, ces caractéristiques finiront par être jugées communément attrayantes. De fait, les individus qui trouveraient belles des caractéristiques ne garantissant pas une descendance aussi nombreuse transmettront moins leurs préférences esthétiques. Mais, dans cette explication, ce sont les individus (souvent les femelles) choisissant leurs partenaires qui en viennent à trouver beaux certains traits de ces derniers. Or, selon le zoologiste Michael Ryan, l’adaptation se fait également dans l’autre sens : ce sont aussi les traits des individus choisis qui évoluent pour répondre aux préférences esthétiques des ceux ou celles qui les sélectionnent. Par exemple, la femelle du paon n’en serait pas venue à trouver belle la queue de ce dernier uniquement parce que la forme de cet attribut témoignait de la présence de « bons gènes » ; ce serait aussi parce que les paonnes trouvaient belles les grandes queues colorées que de tels attributs se seraient développés chez les mâles.

Michael Ryan a développé cette théorie, dite de « l’exploitation des biais sensoriels » (sensory exploitation), en observant que des animaux avaient les moyens de trouver attrayants des attributs de leurs partenaires avant même que ces spécificités ne se soient développées. Il y aurait donc bien des préférences esthétiques qui orienteraient l’évolution d’attributs jugés attirants. Par exemple, les oreilles des grenouilles túngaras, qui vivent en Amérique du Sud et que Ryan a étudiées pendant des décennies, présentent deux vestibules capables de percevoir respectivement les deux types de sons (graves et aigus) que les mâles émettent pour attirer les femelles. Cette caractéristique des oreilles aurait pu évoluer pour que les femelles puissent entendre ces deux types d’appels des mâles. Inversement, c’est l’appel des mâles qui aurait pu se dédoubler pour répondre aux caractéristiques auriculaires des femelles. Pour départager ces deux hypothèses, Ryan a étudié huit espèces de grenouilles proches des túngaras et vivant dans les forêts voisines. Toutes ont une structure auriculaire à deux vestibules identique à celle des túngaras. La présence de cette particularité anatomique chez toutes ces espèces indique fortement qu’elle provient d’un ancêtre commun. Pourtant, alors que les mâles de toutes les espèces émettent des sons aigus, seuls les mâles túngaras émettent les sons graves qui attirent davantage les femelles. Ryan en conclut que le vestibule auriculaire capable de percevoir les sons graves existait avant que les mâles ne développent la capacité d’émettre ces sons pour plaire aux femelles. Ces mâles ont ainsi exploité un biais sensoriel de ces dernières.

Au-delà de cet exemple, Ryan multiplie les analyses de jeux de séduction où il montre que l’un des deux sexes (plus souvent les femelles) peut être vu comme une sorte de marionnettiste obligeant l’autre sexe à développer les traits visuels, sonores ou olfactifs qu’il a du plaisir à voir, entendre ou sentir. Au final, il en ressort que l’idée selon laquelle la beauté est dans l’œil de celui qui regarde a, en partie, un fondement biologique.

Thomas Lepeltier,
Sciences Humaines, 321, janvier 2020.


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