L’univers livresque
de Thomas Lepeltier
senik-l-economie-du-bonheur
Compte rendu du livre :
 
L’économie du bonheur.
La croissance rend-elle les individus heureux ?,
de Claudia Senik,
Institut Diderot, 2024.

La croissance économique rend-elle heureux ? À une époque où elle est de plus en plus remise en question au nom de la protection de la planète, la question est importante. Mais comment mesurer le bonheur ? Comme l’explique l’économiste Claudia Senik dans ce petit essai, une méthode consiste à demander à des citoyens de différents pays d’évaluer, sur une échelle de 0 à 10, leur niveau de satisfaction dans la vie. On pourrait s’attendre à des réponses très erratiques, car les gens ne répondent pas de la même façon. Pourtant, les économistes constatent que les réponses sont relativement consistantes avec la situation des répondants. Il semblerait donc que l’on obtienne des indications objectives sur le bonheur.

De ces enquêtes, on retient souvent deux résultats importants. Le premier est que les personnes qui gagnent plus d’argent ont tendance à se déclarer plus heureuses que celles qui en gagnent moins. Ce résultat semble aller de soi. En revanche, le second est plus étonnant. Il suggère que lorsque le niveau de vie d’un pays croît, le bonheur global n’augmente pas. Comment est-il possible que l’on ne se déclare pas davantage satisfait dans la vie avec l’augmentation globale des revenus ? C’est ce que l’on appelle le « paradoxe d’Easterlin », du nom de son découvreur. Une explication est que l’habitude nous ferait perdre de vue que, après un enrichissement, nous vivons dans de meilleures conditions.

Faut-il en conclure que la croissance n’augmente pas le bonheur ? Pas nécessairement, car si l’habitude nous fait oublier que notre vie est plus confortable, cet oubli ne signifie pas que cette amélioration soit sans valeur. Puis, surtout, ce paradoxe d’Easterlin n’implique pas que l’on serait aussi heureux si nos revenus baissaient. Comme le souligne Senik, se projeter dans un avenir économique meilleur est une composante importante du bonheur. Il est donc loin d’être acquis, comme le prétendent souvent ses promoteurs, que la décroissance nous permettrait de maintenir notre niveau de satisfaction dans la vie, et encore moins d’accroître notre bonheur.

Thomas Lepeltier,
Sciences Humaines, 371, septembre 2024.


Pour se procurer ce livre : Institut Diderot.