L’univers livresque
de Thomas Lepeltier
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Compte rendu du livre :
 
Lost Ego.
La tragédie du « Je suis »,
de François de Smet,
Puf, 2017.

Dans Alice au pays des merveilles (1865), Lewis Carroll faisait dire à son héroïne : « Si ce monde n’a aucun sens, qu’est-ce qui nous empêche de lui en inventer un ? » Cette citation pourrait constituer le message principal du philosophe François de Smet dans ce livre. La raison de sa désillusion est qu’il n’y aurait pas de « je ». Autant que nous sommes, nous n’existerions pas en tant que personnalité fixe dotée « d’un corps et d’un esprit qui en détiendrait les commandes ». En particulier, il n’y aurait pas de sujet libre, responsable de ses actes. Dire « je pense » participerait ainsi d’une illusion. Il faudrait se contenter d’un « ça pense ».

Pour rendre compte de cette dissolution du « moi », Smet convoque tout un ensemble d’expériences de psychologie et de neuroscience. Elles indiqueraient que nous nous trompons quand nous croyons être autonomes, penser par nous-mêmes, décider de nos actes, etc. D’ailleurs, il y aurait de bonnes raisons à cette situation : d’un point de vue évolutif, nous aurions tout intérêt à être sous l’emprise d’une autorité, à limiter notre propension à délibérer, notamment en cas de danger imminent, à agir suivant des schémas prédéfinis, etc. En même temps, nous aurions aussi intérêt à croire en notre libre arbitre et en notre pouvoir de décision. Cette fable de l’individu volontaire ou fiction du « moi » servirait à ne pas s’égarer dans le chaos du monde, renforcerait notre engagement dans l’action et, du coup, augmenterait notre capacité à survivre.

Mais, comme on l’a mentionné, plutôt que de désespérer de cette situation, Smet voit dans la dimension fictionnelle de l’existence un moyen de lui redonner du sens : « S’assumer comme les auto-affabulateurs que nous sommes […] ne nous dispense pas de nous réjouir d’être de bons conteurs d’histoires ». Autrement dit, il nous invite à vivre au mieux de nos illusions, dans une sorte de « relativisme joyeux ». Reste plus qu’à se raconter les bonnes histoires…

Thomas Lepeltier,
Sciences Humaines, 291, avril 2017.


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