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Compte rendu du livre :

Survivants.
Pourquoi nous sommes les seuls humains sur Terre,

de Chris Stringer,

Gallimard (nrf), 2014.
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      Où l’être humain, sous sa forme moderne, est-il apparu ? Ces dernières décennies, il y avait trois grandes hypothèses. Selon un premier scénario, dit multirégional, des êtres humains archaïques, type Homo erectus, sont apparus en Afrique, il y a environ deux millions d’années, avant de se répandre au Moyen Orient, en Asie et en Europe. Avec le temps, ils sont ensuite devenus des humains modernes, autrement dit des Homo sapiens sapiens. L’Humanité aurait ainsi eu plusieurs « berceaux ». Selon le deuxième scénario, parfois appelé « Out of Africa », des êtres humains archaïques sont également sortis d’Afrique et se sont répandus dans toutes les régions de l’Ancien Monde, mais ils ont finalement disparu, remplacés par des sapiens sapiens sortis d’Afrique il y a seulement 150 000 ans environ. Enfin, un troisième scénario intermédiaire combine ces deux approches et évoque un brassage des populations.
      Pour le paléontologue Chris Stringer, c’est incontestablement le deuxième scénario qui se rapproche le plus de la réalité, si ce n’est que, selon lui, l’être humain moderne — apparu il y a un peu plus de 150 000 — a quitté l’Afrique pour partir à la conquête du monde il y a seulement 60 000 ans environ. Dans ce scénario d’une sortie récente d’Afrique, ce continent n’est donc pas seulement le point de départ de l’évolution humaine : il est son foyer principal, au sens où c’est en Afrique que nous sommes véritablement devenus les humains que nous sommes. C. Stringer reconnaît qu’il y a eu des métissages entre les humains modernes récemment sortis d’Afrique et les autres populations humaines qui les avaient précédés, mais il attribue à ces brassages un rôle mineur dans la conformation des êtres humains modernes. Par exemple, il est fort probable que les Néandertaliens nous aient transmis certains de leurs gènes mais, en tant que population avec ses caractéristiques physiques distinctes, ils ont bel et bien disparu. Ainsi, C. Stringer estime que, si on remonte 100 000 ans en arrière, il y avait peut-être six « espèces » d’êtres humains sur Terre, mais qu’ensuite toutes ont disparu, sauf la nôtre. En ce sens, nous serions des survivants.
      Pour C. Stringer, il ne faut pas chercher une cause unique à l’extinction des différentes populations d’humains, disparus probablement de façons distinctes d’une région du monde à une autre. Qui plus est, ces disparitions n’ont pas toujours de lien avec l’arrivée des êtres humains modernes. Il ne faut donc surtout pas imaginer ces derniers massacrant systématiquement leurs prédécesseurs. Cela dit, l’auteur estime que les différences de comportement entre les humains modernes et les humains archaïques ont parfois pu être une des raisons importantes du succès des premiers et de l’extinction des seconds. Notamment, C. Stringer attribue un rôle majeur à la grande maîtrise qu’auraient acquise les êtres humains modernes dans l’utilisation des symboles, qu’ils soient des objets, des sons, des signes ou des gestes. Un symbole permet en effet de se libérer de la contrainte de la proximité spatiale ou temporelle pour communiquer avec ses semblables, ce qui procure un grand avantage en termes d’apprentissage et d’adaptation.
      Dans le scénario multirégional, l’apparition des êtres humains modernes correspondait à une lente évolution convergente se produisant dans plusieurs parties du monde : nous étions l’aboutissement de tendances continues, telles que l’accroissement de la taille du cerveau, la diminution de celle des dents et la lente modification de nos comportements. Or cette vision n’est plus possible avec le scénario d’une sortie récente d’Afrique qui devient le centre de nos origines aussi bien physiques que culturelles. L’apparition d’Homo sapiens sapiens reste bien sûr le résultat d’un processus d’évolution graduelle mais, s’étant produite sur un temps relativement court, elle constitue d’une certaine manière un événement. S’appuyant sur le fait que les premières traces d’une présence de l’humain moderne — comportement symbolique, pensée abstraite, exploitation des ressources marines, innovations technologiques accélérées — se répartissent entre l’Afrique australe et l’Afrique orientale, voire l’Afrique du nord, C. Stringer rejette toutefois l’idée que l’évolution très rapide de notre espèce s’est produite à l’intérieur d’une seule petite région, sorte de « jardin d’Éden » africain. Il considère au contraire que les « lueurs de la modernité » ont été diffuses sur le continent, mais intermittentes, s’éteignant dans un endroit puis se rallumant dans un autre, cela à plusieurs reprises. Ce n’est que vers 60 000 ans environ, estime-t-il, peu avant la grande sortie du continent africain, que les caractères modernes auraient profondément et durablement pris racine.
      Dans ce scénario, l’Afrique ne présente aucune particularité du point de vue évolutif, si ce n’est que c’est là que les premiers humains ont bénéficié, pour des raisons fortuites, des meilleures conditions de survie. L’auteur montre en effet que, dans le passé, les petites populations étaient exposées aux accidents démographiques, pouvant entraîner la perte de savoirs techniques, voire leur extinction. Or, en Afrique, en comparaison avec les autres continents, les changements de températures et du niveau des mers semblent avoir été moins dommageables pour les humains. Ce qui veut dire que les populations africaines, qui ont le plus progressé du point de vue culturel, n’étaient pas, au départ, nécessairement les plus intelligentes ni les plus habiles, mais étaient celles qui ont eu la chance de pouvoir pérenniser des réseaux sociaux, transmettre leurs apprentissages sur une longue durée et ainsi développer une culture symbolique et technique. Autrement dit, si notre espèce a pris l’avantage sur les Néandertaliens, par exemple, ce ne serait pas grâce à son évolution physique, mais culturelle.
      Cela fait près de quarante ans que C. Stringer défend ce scénario de la sortie d’Afrique, et une vingtaine celui d’une sortie récente. Les controverses avec les partisans du scénario multirégional ont parfois été vives. Les tensions se sont de nos jours apaisées et le scénario de l’auteur semble l’emporter. Dans ce livre, il fait un tour d’horizon très complet des arguments en sa faveur et souligne bien les progrès accomplis par la recherche en paléontologie. Ce qui en fait un ouvrage très instructif. On regrettera juste qu’il n’ait pas davantage présenté les arguments et objections de ses opposants, histoire d’offrir également une réflexion sur la nature des débats passés et présents autour de cette grande question de l’origine de l’humanité.

Thomas Lepeltier, Sciences Humaines, 259, mai 2014.

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