Nous vivons dans une société de consommation. Pour autant, le désir d’acquérir de nouveaux objets ne date pas d’hier. Certains historiens estiment d’ailleurs que l’actuelle culture de la consommation remonte à la révolution industrielle. Dans ce livre, Frank Trentmann va même jusqu’à en situer les débuts au xve siècle, notamment dans l’Italie de la Renaissance. Ce goût de l’achat se retrouverait ensuite un peu partout dans le monde et concernerait avec le temps, outre l’aristocratie et la grande bourgeoisie, un nombre croissant de citadins, avant de toucher les ruraux. Certes, acheter des objets de luxe ou exotiques à Florence ou Venise à l’époque de Machiavel n’a pas la même signification que de se les procurer à Londres ou Delhi de nos jours. À la Renaissance, on achète des objets qui doivent durer et se transmettre, autant que faire se peut, de génération en génération. Consommer un objet, c’était, à l’époque, l’user jusqu’à la corde. Aujourd’hui, on achète plus facilement de l’éphémère et du jetable. Il y a ainsi toute une évolution de la consommation que Trentmann analyse en détail, en parcourant les siècles et les continents.
Indéniablement, cet éclairage historique sur les pratiques de consommation bouscule beaucoup de nos représentations. Par exemple, on a souvent tendance à penser que la carte de crédit a bouleversé les modes de consommation. Pourtant, au début du xxe siècle en Europe, on payait rarement en espèces. Autant les pauvres que les riches achetaient quotidiennement à crédit et ne remboursaient qu’après plusieurs mois ou années. Les affres de l’endettement personnel ne sont pas nouvelles, non plus. À Shanghai, où la pratique du crédit était aussi très répandue, les journaux de l’époque rapportent nombre d’histoires d’endettés ayant été conduit à se suicider ou à vendre leurs enfants ! On a également tendance à regarder la consommation comme une affaire de choix personnel : un individu entre dans un magasin, compare plusieurs objets et en achète un. Pourtant, une très grande partie des objets et services qui nous sont offerts le sont à travers des canaux collectifs où la possibilité de choix est limitée, voire absente. Par exemple, au Royaume-Uni, les hôpitaux publics servent chaque année plus de 200 millions de repas, plus que ne le font certaines enseignes de fast-food bien connues. Pour comprendre un phénomène comme la consommation, il faut donc se tourner aussi vers les États, les collectivités et les entreprises.
Chemin faisant, à travers un foisonnement d’informations et de nouvelles perspectives, Trentmann semble vouloir couper l’herbe sous le pied à nombre de critiques de la société de consommation. Consommer n’est pas toujours une activité vaine, laisse-t-il en effet entendre. D’abord, il ne faudrait pas réduire la consommation à l’acquisition en masse de produits homogénéisés telle qu’elle se pratique de nos jours. Ensuite, il y aurait une dimension culturelle tout à fait louable dans la recherche d’objets nouveaux, dans la volonté d’améliorer son confort matériel, dans le désir de découvrir de nouveaux mets, dans la curiosité envers des produits venant d’horizons lointains, etc. Cela dit, Trentmann reconnaît que le rythme actuel de consommation dans les pays riches pose des problèmes. Si nous ne contrôlons pas notre frénésie d’achats et notre propension à jeter, nous risquons de recouvrir la planète de déchets. Quand bien même nous serions toujours portés à consommer, il est peut-être temps, suggère-t-il, de le faire différemment…
Thomas Lepeltier,
Sciences
Humaines, 290, mars 2017.
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