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Compte rendu du livre :

Paleofantasy
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What evolution really tells us about
sex, diet, and how we live
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de Marlene Zuk

W.W. Norton & Company, 2013.
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      La théorie de l’évolution suscite parfois une sorte de nostalgie des premiers temps de l’humanité. Il est en effet courant de lire ou d’entendre que notre anatomie, nos façons de penser et nos comportements ne sont pas adaptés à nos actuelles conditions de vie. Nous serions des chasseurs-cueilleurs plus adaptés à vivre en petit groupe au milieu de la savane qu’à mener une vie trépidante au sein de zones urbaines surpeuplées. Le raisonnement qui soutient cette thèse est que, avec le développement de l’agriculture — pour ne pas parler de la révolution industrielle —, l’environnement des êtres humains se serait transformé si vite que ces derniers n’auraient pas eu le temps de s’y adapter sur le plan biologique et psychologique, comme ils avaient pu le faire tout au long du Paléolithique. Inadaptation qui aurait maintes conséquences néfastes sur notre santé et sur la qualité de notre vie en communauté. Or, pour Marlene Zuk, professeur de biologie à l’Université du Minnesota, cette thèse est tout simplement fantaisiste (d’où le titre de son ouvrage). Zuk ne remet pas en cause l’idée que les caractéristiques de l’être humain ne sont pas toujours adaptées à la vie moderne. Mais elle estime que les spéculations sur la vie sexuelle, le régime alimentaire et le style de vie de nos lointains ancêtres ne sont pas vraiment utiles pour comprendre nos actuels problèmes de santé ou notre façon de se comporter en société.
      Par exemple, au nom de notre soi-disant inadaptation à la cuisine moderne, certains nutritionnistes vantent le « régime de l’homme préhistorique » qui évite le sucre, les céréales et les laitages pour privilégier la viande, le poisson et les fruits, en somme tout ce qui se chasse et se cueille. Idée fantaisiste, rétorque Zuk. D’abord, elle souligne que le régime de nos ancêtres a beaucoup changé au cours des millénaires. Ensuite, elle rappelle que les régimes des chasseurs-cueilleurs contemporains, qui servent souvent de référence aux spéculations sur la vie de nos ancêtres lointains, sont différents d’un endroit à un autre de la planète. Il n’y aurait donc pas plus de régime « préhistorique », qu’il n’y a de régime moderne. Enfin, Zuk met en avant nombre de données génétiques qui montrent que notre organisme s’est adapté à de nouveaux aliments depuis le début de l’agriculture, comme l’illustre la capacité d’une partie de l’humanité à digérer le lait à l’âge adulte. Ceci remet en cause une hypothèse fondamentale des « paléofantaisies » selon laquelle toute adaptation ne se produit que très lentement, sur des centaines de milliers d’années. Bref, question régime, il paraît plus sensé à l’auteur de se tourner vers de sérieuses études en nutrition que vers des conjectures sur le régime de nos ancêtres pour évaluer les bénéfices ou risques de tel ou tel type de nourriture.
      Avec le même angle d’attaque, elle critique toutes les leçons que d’aucuns cherchent à tirer des supposés comportements de nos ancêtres, qu’elles concernent notre activité physique, nos relations avec l’autre sexe, notre façon d’élever nos enfants, etc. Derrière toutes ces paléofantaisies, Zuk décèle toujours la même erreur qui consiste à considérer qu’il y aurait eu une période de l’histoire où les êtres humains auraient été parfaitement adaptés à leur environnement. C’est oublier que l’évolution est un processus continu, fait de compromis, en réponse à un environnement changeant. Il n’y a donc jamais de façon définitivement naturelle d’être et de se comporter.

Thomas Lepeltier, Sciences Humaines, 252, octobre 2013.

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Autres livres à signaler :

— Jared Diamond, The World Until Yesterday. What Can We Learn from Traditional Societies ?, Allen Lane, 2012.

— Adrian Raine, The Anatomy of Violence. The Biological Roots of Crime, Allen Lane, 2013.